Chair #1 : avaler la pilule

Un jour, j’ai eu tellement mal au ventre pendant mes règles que je suis tombée dans les pommes. On m’a donc mise sous pilule, comme on dit dans le métier. J’avais 14 ans. Des années plus tard, après pas mal de désagréments gynécologiques très très marrants comme la foufoune qui gratouille et les règles deux fois par mois, on s’est aperçu que mes ovaires avaient été mis un peu trop au repos et on m’a remise sous pilule. Une nouvelle, top moumoute, millième génération, manquait plus qu’un slogan hyper bandant. Avec contraception 3000, votre vie va changer. Les gratouilles en moins c’était cool, les migraines en cadeaux, un peu moins. Ça prend du temps pour trouver la bonne. Plus de migraines, mais des jambes qui gonflent. Changement. Plus de jambes qui gonflent, mais plus de libido non plus. Changement. Retour du désir mais désertion des seins. Changement. Réapparition de ma poitrine… et… disparition des règles. Pendant presque deux ans. Je me suis crue revivre, atteindre l’égalité F/H par ce simple rééquilibrage : ne plus saigner tous les mois. Ça n’a pas duré. Hémorragie nocturne. Urgences à 2h du matin. C’est pas très bon de plus avoir de règles pendant autant de temps vous savez… A croire que je me la suis prescrite moi-même. Nouvelle pilule. Nouvelle hémorragie. Nouvelle pilule… J’ai 29 ans, je sors du cabinet du gynéco et je chiale dans la rue comme une gamine qui vient de perdre sa mère au supermarché, en plein désarroi, l’air bien con avec mon énième ordonnance dans la main.

15 ans de cocktails hormonaux, ça donne une sacrée gueule de bois. J’ai décidé de refuser le dernier verre. Je me suis sentie forte. Je me suis sentie belle. Je me voyais comme une amazone, sur un cheval au galop, les cheveux au vent, la foufoune fière. Et puis ensuite, j’ai eu peur.

Peur de me retrouver sans pilule, de découvrir juste mon corps tout seul, de grossir, de maigrir, de perdre plus de sang, pendant plus longtemps, d’avoir des humeurs, des boutons…

Peur de dire à mon mec que je n’en peux plus. Qu’il va devoir enfiler des capotes. Que ses sensations seront moindres. Qu’on devra faire méga-gaffe.

Peur du regard des autres femmes, qui verraient mon abandon comme une trahison à la cause, qui ne comprendraient pas que dire non à une pilule qui nous fait autant de mal, c’est protester pour en créer une qui nous fasse du bien. Qu’il n’y a pas toujours un prix à payer. Que le contrôle des naissances ne peut pas se faire en échange d’une camisole chimique à la composition bancale.

Peur de tomber enceinte.

Peur de ne pas pouvoir tomber enceinte. Je ne vais pas vous mentir. On vous a mis sous pilule trop jeune et 15 ans de contraception non-stop, ça abîme.

Je me suis lancée quand même. J’ai attendu le come-back des boutons d’acné qui ne m’ont pas manqué, les sautes d’humeur, la prise de poids, les mois de dérèglement… et… rien.

Rien.

Du.

Tout.

J’ai découvert des sensations qui m’étaient inconnues. Mon niveau de stress a considérablement baissé. J’ai perdu une bonne partie de cette cellulite que j’avais sur les cuisses depuis mes 14 ans (tiens tiens) en un mois, sans rien faire. J’ai pu marcher plus vite et courir plus longtemps. Je n’ai plus fait de crises de larmes juste parce que, sans même les comprendre, ces fameux Bah qu’est-ce que t’as/Je sais paaaaaaas/morve au nez que les mecs adorent. Je me suis sentie plus forte. J’ai joui comme jamais auparavant. J’ai découvert ce que voulait vraiment dire le mot libido. Ça m’a soulagée. Ça m’a enthousiasmée. Mais ça m’a aussi bien énervée.

Parce qu’en 15 ans, aucun médecin n’est parti du principe que la pilule n’était pas un mode de contraception qui me convenait, que c’était moi qui devais m’adapter, m’en gaver de toutes les sortes jusqu’à complète adoption du produit. Pas un médecin n’a recommandé le préservatif masculin parce que c’était trop risqué, pas pratique, et vous savez, les hommes, ils n’aiment pas trop ça.

Et je les comprends. Les moyens de contraception d’aujourd’hui ne sont pas des plus agréables, pour les deux sexes. Si on a réussi à envoyer un mec sur la lune en 1969, peut-être qu’en 2020, on peut réussir à créer une pilule qui ne fait pas mal, destinée aux hommes comme aux femmes ?