Jungle #2 : à en perdre la raison

D’habitude, quand je m’énerve au travail, j’arrive très vite à me reformater. Plier les genoux. Courber l’échine. Me sentir con. Me contorsionner pour retourner dans le moule. Retenir mon souffle. Gonfler les joues. Capturer le peu d’air qui me reste. Apnée de survie. Quelques heures avant l’heure. La bonne. La vraie. Celle de se barrer.

Parce que quand t’es une meuf en entreprise, la règle est simple, t’en chies. Quand t’es jeune, t’es bonne et/ou à tout faire. Et quand t’es vieille, et bien “bonne” justement, tu ne l’es plus à rien. Tu déranges. Tu prends de la place avec tes rides, tes bouffées de chaleur, ton gros bide et tes lunettes triple foyer.

Dans l’entreprise, t’es avant tout une chatte qui marche. En avant les gonzesses, allons connasses de la patrie, le jour de gloire n’arrivera jamais.

Maintenant, c’est moins pire qu’avant. Mais ce n’est pas tout rose non plus. Et quand tu subis le sexisme ou que t’es face à un con (car tout connard n’est pas macho et tout macho n’est pas connard) ou même une conne, tiens, parce que la méchanceté n’a jamais eu de sexe (la misogynie non plus d’ailleurs), tu ne peux pas répondre.

Sauf que, quand je me fais agresser, je n’ai pas envie dêtre une gentille petite fille. J’ai déjà trois petits bonhommes dans ma tête qui font n’importe quoi : un qui dit viens, on va manger un Mars et on va pleurer ; un autre qui dit Moi je lui pète la gueule. Laisse-moi sortir. Couille-molle ! ; et un autre qui panique et qui pisse partout dans mon cerveau.

Et c’est peut-être normal. Parce que refiler son taf à un-e autre car tu te juges trop qualifié-e pour le faire toi-même, mais qu’il ou elle là-bas, c’est bien de son niveau, c’est une agression.

Lui imposer des délais impossibles à tenir, et en plus pour une urgence qui n’est pas la sienne, c’est une agression.

Dire qu’elle a une jolie petite jupe/bon elle est un peu courte/mais tu signes un contrat ou quoi aujourd’hui /rire gras beauf/allez te vexe pas/je rigole/putain on peut plus rien dire, c’est une agression.

Se faire expliquer son propre taf, c’est une agression.

Ne pas laisser quelqu’un être lui-même. C’est une agression.

Et des fois, comme dit la rappeuse Casey, on est fatigués.

« Ça arrive à tout le monde. Des fois on est fatigué-e-s. On vit dans des sociétés où il faut être efficaces, faut tenir, faut être au boulot à 8h du matin, c’est important.

Dans nos sociétés à nous, ce qui compte, c’est comment on fonctionne.
Si on se drogue mais qu’on est à 8h du matin au taf, c’est pas grave.
Si on va mal mais qu’on est à 8h du matin au taf, c’est pas grave d’aller mal. Si on est fous mais qu’on est à 8h du matin au taf, c’est pas grave d’être mal. Faut juste être efficaces. On est juste valables parce qu’on est efficaces.

Ce qui m’intéresse c’est la réalité derrière tout ça. Je veux pas être efficace. On veut tous être bien, aller bien, avoir une certaine qualité de vie. Pouvoir exprimer ses émotions si on en a, s’adonner à ses passions si en a. Pas juste être efficaces. Et c’est ça, je trouve, la folie de la société dans laquelle on vit.

C’est que c’est pas grave d’être fous, tant qu’on est au taf à 8h du matin. Et les gens qu’on condamne, c’est ceux qui n’arrivent pas à être à 8h au taf.

Eux, ils ont un problème. Lui c’est un drogué. Elle, elle est folle parce qu’elle s’est pas levée.

Je trouve que ce sont eux qui ont toute leur tête. Parce que vivre dans une société comme la nôtre, et arriver à fonctionner, c’est dingue.

C’est fou«