Jungle #1 : on est tous le con de quelqu’un

S’extirper douloureusement du lit après une nuit remplie de cauchemars. La boule au ventre, le cœur serré, se lever, tant bien que mal, parce qu’il faut payer le loyer, assurer le statut social, tout ça tout ça. Se laver, se maquiller. Marcher 25 minutes jusqu’à la gare.

Se rendre compte que le train est annulé. Et voilà putain. C’est parti pour une heure de galère. Coincée, serrée. Tenir son sac pour ne pas se le faire voler. Jouer des coudes pour passer devant elle, et lui et lui aussi. Maintenir mes pauvres centimètres d’avance pour entrer dans un train bondé. Ça pue, ça coince, ça grince. Dans ces situations, tu deviens rapidement une raclure d’être humain. Parce qu’il faut se battre pour entrer dans un train qui va te conduire à un job qui t’emmerde. Parce que ces quelques minutes de bassesse vont te protéger du regard accusateur de ton n+1 ou des remarques de tes collègues qui te demanderont si t’as posé ta matinée alors que t’arrives à 9h35, alors qu’ils vivent la même merde que toi, et que, dans le fond, eux non plus n’ont pas plus envie d’être là.

Faire la queue pour un café sans goût dans une cafet’ décorée comme l’utérus d’une Game Boy. Parce que les références “geek” sont devenues cool, parce que pour attirer les petits génies de l’informatique, faut du baby et du Mario et des murs superfluos. Commencer sa journée par un mec qui dit “Merci à tous” en sortant de l’ascenseur. Merci de quoi ? On ne sait pas. Il vient d’être nommé chef du monde, mais en version corpo. Un peu de paternalisme, paraît que ça réconforte… mais on ne sait jamais bien qui.

Ouvrir ses mails, être malmenée par un mec qui te prend pour sa secrétaire et qui te “mansplain” dans les règles de l’art. Devoir sourire. Dire oui. Alors que t’as qu’une envie, c’est de lui péter la gueule. Mais t’es une nana. Et une femme qui l’ouvre, c’est une hystérique, une frustrée, une mal baisée. A croire que seul le port de bite permet la colère saine, celle qui montre que t’en as tout plein du courage dans ton pantalon de garçon et que tu ne te laisses pas faire. S’écraser. Se faire plus petite qu’on ne l’est. Toujours. Ne pas insulter les intelligences des autres avec la sienne. Se plier. Supplier.

Et c’est parti pour la cantoche. C’est bien simple, ici tout a le goût de flotte. Comme en primaire. Tu prends ton plateau, ta fourchette et ton verre d’eau. Ceux de la cantine des adultes ont pas de chiffres gravés au cul comme les Duralex. Tu peux plus jouer à quel âge t’as. Parce que tu le sais déjà. Tu les sens bien tes 30 balais, tes dix ans de navigation hasardeuse dans ce qu’on appelle la vie active, qui n’a rien de vivant ni d’actif. Dix ans que tu chiales intérieurement et que tu te dis que non, ça ne peut être ça, la vie active, justement. Le truc nul avec les 30 ans, c’est qu’on arrive de moins en moins à se mentir.

Quand t’as la vingtaine, tu crois encore que ça va s’arranger, qu’en gravant les échelons, en changeant de boîte, ça va passer. Et puis, un jour, après ta centième remise en question, le dixième livre de développement personnel qui t’explique qu’en fait, la vie, c’est juste que tu l’avais pas bien comprise, tu te rends compte que le travail, ce n’est pas un jeu qui est fait pour gagner. Et que les règles, les vraies, elles sont écrites nulle part.

Que c’est une obéissance insidieuse qu’on t’impose par des regards, des commentaires, des mails, des entretiens individuels, annuels, professionnels, des one-to-one, des recadrages et ces petites messageries d’entreprise qui doivent toujours rester vertes, connectées, disponibles, Oh oui refile moi ton urgence qui ne me concerne en rien à 17h45, j’adore cette boîte, j’adore mon job, je vais te le prouver, je vais me défoncer, je suis engagée, je suis MO-TI-VEE !

Tu comprends que le monde de l’entreprise, c’est un huis-clos avec des fenêtres qui ne s’ouvrent pas, des néons qui ne s’éteignent jamais et des moquettes moches qui puent la poussière. Tu comprends que ton humanité, il va falloir la foutre dans ta poche. Et la ressortir dans 172 trimestres a minima.

Le twist c’est que c’est pour tout le monde pareil. Dans un bocal sans air, tous les espoirs et enthousiasmes s’asphyxient à petit feu. Le pire, c’est que toi aussi, t’es forcément la connasse de quelqu’un.

16h. Tu prends un café avec un “collègue” qui est en fait “un pote” que t’as rencontré dans “un contexte professionnel”. Tu te dis que le positif dans tout ça, c’est qu’il y a quand même des belles rencontres et que, dans le fond, t’as de la chance, parce qu’il y en a qui crèvent un peu partout, qui seraient bien contents d’avoir un boulot aussi bien payé que le tien, d’être à l’abri du besoin. Alors tu culpabilises, tu te dis que t’es con et que t’as bien de la chance. Et puis tu rentres chez toi le cœur un peu plus léger, un peu moins écœurée. Il faut, parce que demain, il faudra tout recommencer.

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