Chair #2 : le prix d’un demi grain de riz

La connasse, elle m’a même pas serré ma main. Ça, c’est ce qui m’a traversé l’esprit quand la gynécologue a refusé de me saluer, quand elle a ignoré ma main. Comme si elle était sale, contaminée. Comme si ça s’attrapait, d’avorter.

Pourtant, ça n’a pas été le pire dans cette histoire. Simone nous avait prévenues : Aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l’avortement. Si j’ai toujours eu du mal à me prononcer au nom d’un groupe homogène qui s’appellerait « les femmes », il semblerait que dans mon cas, une partie du corps médical ait décidé de s’assurer que de gaieté et de cœur, il ne serait pas question.

Ça s’est passé il y a quelques années, qui, selon les jours, semblent datés de mille ans ou de la semaine dernière. Une énième pilule foireuse. Un énième changement. J’avais l’habitude pourtant. Mais je ne sais pas, j’ai dû me rater ou bien le produit n’a pas accroché. Au 10ème jour de retard, j’avais encore du mal à me raisonner. La tête bien enfoncée dans le sable, j’ai fait le test de grossesse dans les chiottes d’un restau, bien avant la poire et le fromage. On venait juste de commander, j’ai balancé Bon, je le fais maintenant, comme ça on se concentre sur autre chose et on passe une bonne soirée. Mon meilleur pote et mon mec de l’époque n’avaient pas l’air de s’inquiéter. Quand je suis revenue, que j’ai bu ma pinte cul-sec, ils ont compris. Je n’avais pas besoin d’expliquer. Je n’y serai pas arrivée. J’étais sonnée.

Dans ces moments là, on ne te donne pas vraiment le temps d’accuser la nouvelle. Histoire de délai, faut pas trop tortiller. La première étape, c’est d’aller voir un médecin, pour confirmer la grossesse par une prise de sang. Il n’était pas méchant, mais il m’a tout de même mise un peu mal à l’aise. Il m’a expliqué que son père avait été aveugle et très pauvre et que, pourtant, son enfance avait été magnifique. Que le fait d’être sans argent ne devait pas m’arrêter. J’étais d’accord. Je n’ai jamais pensé que la fortune était gage de bonne parentalité. Ce n’était juste pas le propos. C’était juste déplacé.

Prise de sang. Confirmation. Vite. Se décider. Il y en a un qui n’a pas hésité : Si tu le gardes, ce sera sans moi. Ne m’oblige pas à avoir un enfant. Ça avait le mérite d’être clair. Limpide. Je te veux tant que t’as rien dans le bide. Et par la même occasion, je suis devenue fautive d’un truc que, même aujourd’hui, je n’ai toujours pas identifié. Comme si je m’étais baisée toute seule, que je l’avais trahi.

S’il est vite sorti du tableau, je ne peux pas lui reprocher de ne pas s’être impliqué. La panique, ça rend organisé. Le rendez-vous dans le centre d’avortement agréé, c’est lui qui me l’a pris, et sans me demander. Il m’a accompagnée, pour être sûr que j’irai, que je le ferai.

Quand j’ai vu la bonne femme, j’ai tout de suite su qu’elle allait me faire galérer. Déjà, faut te justifier. Comment t’es tombée enceinte connasse alors que les moyens de contraception sont hyper super méga efficaces. L’autre zozo, il était là aussi. Juste à côté de moi. En face d’elle. Mais lui, on ne lui a posé aucune question. Il a eu le droit au petit regard compatissant Mon pauvre gars, qu’est-ce qu’elle te fait subir ta grosse… Et là, il s’est passé un truc qui a duré à peine 10 secondes, et qui pourtant m’a tranché le cœur en deux. Encore aujourd’hui, là, j’écris la poitrine serrée. La pétasse, elle m’a fait écouter le cœur du bébé. Sans prévenir. Volume au max. Ça a raisonné d’un coup dans toute la pièce. Tu sens que c’est le clou de ce spectacle triste, son effet théâtral préféré, qu’elle a tant et si bien aiguisé. 10 secondes d’angoisse. Elle prend un temps de respiration et balance, solennelle, moralisatrice : Ça, c’est le cœur de votre enfant.

Mon cœur à moi, en général, il reste plutôt bien accroché. Comme je suis une petite énervée, quand j’ai mal, c’est toujours la colère qui essaye de me préserver. Je crois que c’est ce mécanisme primaire de défense qui m’a sauvée dans tout ce merdier. Ça et le fait que ma mère soit une amazone, une guerrière, la plus forte de la plus forte de tes copines. Je lui ai raconté. Elle a hurlé. De colère. De frustration. Si j’avais été là, je lui aurais pété la gueule. De ses nombreuses qualités, ma mère m’en a transmis deux : elle est brutale et pragmatique.

On était dans la cuisine. Il était 3 heures du matin. Elle s’est levée d’un coup, sans parler. Est allée chercher quelque chose. Un tout petit truc qu’elle a posé sur la table. C’était un grain de riz. Elle l’a coupé en deux (et c’est pas évident de couper un grain de riz en deux). Elle m’a dit : Ton gosse, à ce stade, c’est ça. En fait, c’est encore moins que ça, c’est une minuscule cellule. Alors cette connasse, tu l’emmerdes. Elle a eu d’autres paroles qui m’ont aidée, qui m’ont guérie :

Le fait que ton con se soit barré, ce n’est pas un sujet. Si tu veux le garder, moi je t’aide à l’élever. Le plus important, c’est que tu continues à bosser. Un gosse, ça coûte cher.

En fait, si tu le gardes, le seul truc que tu dois savoir et que personne ne va te dire, c’est qu’il y a des chances qu’il ressemble beaucoup à son géniteur. Et voir un petit qui a la même tête que le bâtard qui t’a laissée tomber. Tous les jours. Ça fait mal. C’est une douleur qui ne se contrôle pas. Ça te prend à la gueule. Faut que tu sois préparée.

Là, c’est le moment où je n’ai pas besoin d’écrire que j’ai été élevée par une mère célibataire. C’est aussi le moment où je dois prévenir qu’on est pas encore arrivés au pire. Je ne vais pas mentir, j’ai hésité. Probablement pour les mauvaises raisons. Parce que j’avais peur de ne plus pouvoir tomber enceinte. D’être punie. Parce que je n’étais plus toute jeune. Parce que ma carrière ne menait à rien, et que cet enfant pourrait peut-être combler un vide, donner un sens à ma vie. Et aussi, même si ça me coûte de l’admettre, parce que je ne me sentais pas de taille à faire face à un autre docteur du genre de DJ Baby Heartbeat.

Et puis, je me suis dit que ce n’était pas vraiment une décision de femme. Dans mon cas, c’était une décision de mère. Qu’être une bonne mère, dans ce contexte, c’était d’élever un enfant que je pourrais aimer (et sur le moment, on n’y était pas vraiment), que je pourrais loger (j’étais retournée vivre chez ma mère), que je pourrais nourrir (j’étais retournée vivre ma mère) et à qui je pourrais offrir une belle vie (j’étais retournée vivre chez ma mère). En fait, je crois que j’ai toujours su que je n’en voulais pas. Depuis la 1ère seconde. Depuis la première gorgée de bière ce soir-là. Et quand tu ne souhaites pas être enceinte, avoir un être humain en devenir dans l’utérus, c’est l’équivalent d’une invasion d’alien. Un truc dont tu ne veux pas qui pousse à l’intérieur de ton corps. C’est flippant. C’est vraiment flippant.

J’ai pris ma décision.

C’était le milieu de l’été. J’ai tellement galéré pour trouver un hôpital qui veuille bien m’accueillir. J’étais presque hors-délai. A chaque secrétaire, je l’ai hurlé, supplié. Je ne peux pas me permettre d’attendre la rentrée. Je serai hors-délai. J’ai besoin d’un rendez-vous en urgence s’il-vous-plaît. Elles m’ont toutes envoyée chier. Quand tu commences à taper dans la barre de recherche Google des requêtes comme avorter à la maison sans mourir ou avortement+Espagne+billets+avion+pas+cher, c’est que t’es vraiment dans la merde. Et qu’il y a un problème.

J’allais devenir mère célibataire, élever un gosse dont je ne voulais pas… avec ma mère. Putain. Et puis, contre toute attente, un hôpital à 50 kilomètres de chez moi à bien voulu me recevoir. Pour y aller, j’ai dû paramétrer « trajet sans péage » sur mon GPS parce que c’était loin et parce que je n’avais pas un rond. Le trajet donnait presque l’impression de prendre la route des vacances. J’ai mis de la musique. Je me suis dit que je faisais le bon choix. Que ça allait s’arranger. Que j’en aurai tout plein des gamins, des beaux, des en bonne santé. Que leur père, que je n’avais pas encore rencontré, s’en occuperait sûrement bien mieux que moi. Qu’il serait beau lui aussi. Et qu’on serait bien. Heureux. Que j’allais remettre ma vie sur les rails. Qu’il n’y avait peut-être pas besoin de vivre cette épreuve comme un traumatisme, comme un infanticide. Que je n’avais juste pas fait exprès. Et quand bien même. Même si je l’avais désiré. On devrait avoir le droit de vouloir un enfant et puis de changer d’avis. Qu’il n’y avait pas à se justifier. Qu’on avait le droit de choisir. Ça m’a reboostée. En en plus, le truc cool avec les bleds paumés, c’est que tu ne galères pas à te garer. Il faisait beau. Il faisait chaud. C’est parti ma cocotte, t’es entre de bonnes mains. Ce cauchemar va enfin s’arrêter.

Et là, je l’ai rencontrée. Elle était à peine plus âgée que moi. Elle m’a fait attendre dans une pièce remplie de femmes enceintes qui caressaient leur joli ventre. Il y avait des gamins aussi. Des jouets. J’ai attendu. Longtemps. J’ai eu le temps de lire tous les posters avec des bébés dessus. Et puis ceux sur les méchants virus qui peuvent te détruire la chatte. Je me suis dit que c’était un drôle de choix de déco. Je me suis demandée pourquoi il n’y en avait aucun sur l’IVG. Tout le reste y était : les règles, les cystites, les cancers, les grossesses, l’allaitement, l’accouchement…

Et puis après, j’ai compris.

C’était le même délire que DJ Baby Heartbeat mais version Pokemon du dessus. On était passé au niveau 2. Elle avait muté. Sauf que ce coup-ci, je me pensais préparée. Je lui ai balancé direct : Je ne veux pas écouter le cœur du bébé. Bim. Dans ta face. Elle m’a répondu : Je vais avoir besoin d’un certain nombre d’analyses avant d’autoriser la procédure. Le mot autoriser m’a fait tilter. Pourquoi une pétasse que je ne connais pas prendrait une telle décision pour moi (même une meuf sympa que je connais bien d’ailleurs). Parmi les analyses, il y avait un test de séropositivité. Quand j’ai demandé pourquoi, elle m’a répondu calmement que ça arrivait beaucoup dans ces cas-là. Aujourd’hui encore, je ne sais pas à quoi se réfèrent ces cas-là. Ces cas de femmes débauchées qui se font troncher par 70 mecs toute la sainte journée, pour 10 balles derrière un arbre, sans protection et avec de l’héro plein les veines ? J’ai eu à la fois envie de pisser sur son bureau et de lui prouver que j’étais une fille tout ce qu’il y a de plus respectable. Et ça m’a donné envie de gerber. Parce que j’ai toujours eu le plus grand respect pour les putes et les camés. Je n’ai rien dit. Parce que c’était la seule qui pouvait m’aider. Qui pouvait autoriser. Je me suis sentie lâche. Mais j’étais trop dans la merde pour la ramener.

Il paraît qu’à cause des délais, je ne pouvais pas avaler les cachetons. Fallait passer par l’aspiration. Anesthésie générale. Je lui ai demandé où était le bureau de l’anesthésiste. Elle m’a regardé d’un air t’es mignonne ma cocotte. Tu vas descendre de trois étages. Prendre un ticket. Attendre que la secrétaire revienne de sa pause déjeuner. Longtemps. Prendre un rendez-vous. Expliquer dans un couloir bondé que tu viens pour te faire avorter. Et devoir revenir le surlendemain.

Quand je lui ai demandé de m’expliquer ce qu’elle allait me faire. Elle m’a dit, surprise : Je ne fais pas ces choses-là. C’est mon collègue qui s’en occupera. Elle s’est levée. C’était sûrement un code subtil pour dire casse-toi. Alors je suis partie. Je lui ai tendu la main. J’ai dit merci (oui j’ai dit merci, et je suis sûre que j’ai même fait un petit sourire). Elle a regardé ma main. Elle ne l’a pas serrée.

Avant ce moment gênant, elle m’avait donné un petit livret. J’ai espéré qu’il contenait toutes les réponses à mes nombreuses questions qui allaient de Est-ce que je risque de mourir ? à Est-ce que je vais pouvoir avoir des enfants un jour ? Après les 50 kilomètres du retour (bien moins fun que ceux de l’aller), j’ai compris que c’était un document d’informations sur le droit des médecins à ne pas pratiquer l’IVG. Un document qui faisait vingt pages. Qui expliquait pourquoi c’était mal (et dangereux) d’avorter et pourquoi on ne pouvait pas obliger de gentils médecins, qui étaient là pour sauver des vies, à donner la mort comme des tueurs en série. C’était un joli petit carnet bleu. Avec des dessins. Un livret que l’hôpital avait fait imprimer chez un professionnel, sûrement aux frais du contribuable. Pour ces cas-là, ces choses-là. Et le pire, le pire de toute cette histoire, ça a été cette pensée, celle qui est restée gravée dans un coin de mon esprit : elle faisait comme ça à chaque fois. Des petits carnets bleus, elle en avait des tonnes.

Je suis retournée à l’hôpital pour rencontrer l’anesthésiste. J’avais la boule au ventre. Putain, qu’est-ce que je vais encore prendre dans la gueule… C’était un mec qu’une quarantaine d’années. Il m’a serré la main. Il m’a fait asseoir. Et il a fait un truc dingue. Un truc qu’aucun professionnel n’avait fait jusque là. Il m’a demandé comment j’allais. Et là, j’ai pleuré. Et je lui ai demandé si je risquais de mourir. Si le personnel médical allait défoncer ma chatte pour me punir. Il a été gentil. Il m’a tout expliqué. Tous les détails de la procédure.

Le médecin qui a fait l’opération. Je ne l’ai jamais rencontré. On m’a dit que c’était un homme d’une cinquantaine d’années. Qu’il avait l’habitude. Qu’il faisait ça souvent, à la chaîne, sur un après-midi, parce qu’il y avait beaucoup de femmes dans ce cas-là. Je me suis d’abord dit que c’était un connard de ne pas se présenter et puis après, je l’ai imaginé comme un super héros médecin le jour, avorteur le mercredi après-midi. Un slip rouge sur un legging bleu. Avec un blase de rappeur écrit sur sa poitrine : DOC CKLA.

Ce jour-là, ma mère m’a accompagnée. Je voulais être seule. Mais sans elle, je ne pouvais pas rentrer. En fait, tu ne peux pas conduire après avoir avorté (merci l’anesthésiste). Au final, je suis très heureuse qu’elle soit venue. Déjà parce que ma mère a un humour à toute épreuve et j’ai l’impression que ce super pouvoir se révèle dans les moments les plus critiques. J’étais contente qu’elle me donne le droit de me marrer. De me détendre. De chanter dans la bagnole. Qu’elle ne me parle pas d’enfant mais de demi-grain de riz. Qu’elle me parle de ma vie. A moi. De femme. Qu’elle me demande ce que je voulais manger le soir. Qu’elle me raconte sa semaine de boulot. Comme si de rien n’était.

Elle a fait tout l’hôpital six fois pour trouver madame je te serre pas la main. Quand je lui ai dit Qu’est-ce que tu vas lui dire ? Elle m’a répondu T’inquiètes. Quand ma mère dit T’inquiètes, ce n’est jamais bon signe. Ça m’a fait marrer. Au final, la madame n’était pas là.

Ce jour là, je ne suis pas devenue mère. Et j’ai compris la chance que j’avais d’être sa fille. Sa fille à elle. Ma mère. Et franchement, je la remercie.

Quand tu te réveilles d’une anesthésie après un avortement, la première chose que tu ressens, c’est une douleur intense. Faut multiplier la douleur des règles par 10. Et puis encore par 10. Aussi, t’as une couche. Une vraiment grosse. Parce que tu perds des litres. J’ai appelé l’infirmière, je lui ai dit : J’ai mal. Elle m’a répondu : C’est normal. J’ai demandé : C’est bon ? Elle m’a dit : Oui, la procédure s’est bien passée.

J’étais libre. Dans les vapes. En couche maxi-size. L’utérus en champ de bataille. Mais j’étais libre.

J’ai souffert et saigné pendant les trois semaines qui ont suivi. Ça, personne ne me l’avait dit. J’ai dit nique ta mère, j’ai dit je m’en bas les couilles comme je sais si bien le faire. J’ai pris un billet pour l’Andalousie et je me suis offert 10 jours au soleil. En sac à dos. Toute seule. J’avais une sacrée touche avec les maxipads qui dépassaient de mon slip de bain à la plage. Sans soutif. Les tétons fiers. Ma mère l’a toujours dit : la vie continue.

Ce n’était pas aussi facile que ça. J’ai fait une dépression pendant un an. La gaîté de cœur, tout ça. Je n’ai jamais su ce qui m’avait fait plonger. Mais, l’attitude de certains membres du corps médical m’a profondément choquée.

Je suis peut-être tombée sur des chèvres, mais les histoires d’avortement de mes copines ne m’ont pas réconfortée. C’était il y a longtemps. Ça a peut-être changé. Je l’espère de tout mon cœur. Car il ne devrait pas y avoir toujours un prix à payer.