Traversée #1 : le cœur sur la main, la clope au bec

Elle fumait un paquet de clopes par jour, assise sur son canapé devant sa télé. Toujours les mêmes : des Gitanes filtre. Avant qu’ils ne deviennent neutres, les emballages étaient bleus, avec une nana dessus, une « gitane » probablement. En y repensant, je me dis que l’illustration était quand même border raciste.

Ce n’est pas vraiment le genre de questions que se posait ma grand-mère. Sa première clope, elle l’a grillée à 13 ans. Pour essayer, pour faire comme ses copines, dont l’une s’appelait Ginette. Un de ces prénoms représentatifs d’une époque révolue, lointaine. A part les gosses de célébrités, je crois que plus personne ne s’appelle comme ça.

Ma grand-mère a fumé sa dernière clope à 86 ans. 73 années de Gitanes, ça bouscule les cordes vocales. Elle avait cette voix singulière, qui faisait qu’on l’appelait « monsieur » quand elle décrochait le téléphone.

Ça lui allait bien. Des trucs de mecs, ma grand-mère en a fait des tonnes : elle savait lancer des couteaux (et notamment les faire se planter tout droit dans la terre – ça a l’air facile comme ça mais c’est vachement compliqué). Elle montrait toujours ses biceps musclés et aimait rappeler, même à un âge avancé, qu’elle avait plus de force physique que mon grand-père. Ce qui était vrai. Elle adorait la boxe, le catch et les faits divers. Elle jouait au bridge, au rami et au tiercé. Elle buvait du Ricard, parfois dès quatre heures de l’après-midi. Elle se foutait du regard des autres. Elle ne s’est jamais maquillée. A toujours porté les cheveux courts. Elle disait des gros mots. En somme, elle était quand même très cool comme grand-mère.

Elle a été mariée deux fois. De ses unions sont nés onze enfants. Cinq filles et six garçons. Elle est tombée enceinte pour la première fois à 18 ans, d’un garçon qu’elle n’aimait pas vraiment. Dans les années 1950, il faut croire que ce genre de détails ne comptait pas. Elle a dû épouser le monsieur. Sans surprise, elle a fini par divorcer. Et a l’époque, ça ne se faisait pas. C’était la honte dans le quartier.

Plus tard, elle a rencontré un jeune homme gros comme un haricot vert, avec des grands yeux bleus et des sourcils épais. Il ne parlait pas très bien français. Il arrivait d’Algérie, cherchait quelqu’un pour laver son linge. C’était le job de ma grand-mère. Parce qu’à l’époque, on nettoyait encore les fringues au lavoir. Comme Gervaise de Zola. Elle lui appris à lire, à mieux parler. Il l’a emmenée voir des matchs de boxe. C’est peut-être là qu’ils se sont embrassés pour la première fois. Pendant que deux mecs s’écharpaient, comme un temps mort, un peu d’amour dans ce monde de brutes, la poésie qui côtoie la violence. Ça leur ressemblerait bien. Je ne sais pas si c’est arrivé comme ça. Dans ma tête, c’est le cas.

Elle avait déjà cinq enfants. Il n’avait pas un rond. Elle non plus. Ils se sont mariés. Ils se sont aimés. A leur manière. De cet amour pudique dépourvu de tendresse. Comme si les sentiments allaient les faire plier, briser ces armures qu’ils s’étaient tous deux créer pour affronter la vie : elle, mère divorcée. Lui, immigré, désarmé. Ils étaient forts. Ils étaient beaux.

Mon grand-père lui a interdit de travailler. Il lui a aussi bloqué un quelconque accès à leur compte en banque. Elle avait une « pension », pour les courses et les fringues des gamins. Il lui a offert la sécurité, du moins, il a essayé. Chaque jour, de 5h à 20h, au volant d’un camion, épuisé. Les immigrés se tapaient toujours les chargements et les trajets les plus dangereux. Il en a fait, des allers-retours avec les cuves blindées de goudron bouillonnant, la cabine à 40 degrés, les odeurs toxiques plein le pif, des kilomètres sans s’arrêter…

Il a nourri treize bouches, dont la sienne. Leur amour a été dur, brutal. Il l’a frappée. Parfois. Elle a rendu les coups. Toujours. Une fois, elle lui a même planté une fourchette à poulet dans le cul. Elle racontait toujours cette histoire en se marrant. Comme si la violence étaient intégrée, qu’elle faisait et ferait toujours partie du tableau. Que c’était juste la vie. La sienne. La leur. Peut-être qu’il l’aimait aussi pour ça. Pour sa poigne. Je me dis que ça devait souvent ressembler à ça, les histoires d’amour, à cette époque là. Ces couples qui se croisent. Épuisés par la misère. Mais qui tiennent. Par cet amour singulier. Cet engagement. Cette promesse. Je te lâcherai jamais. Moi non plus. Je ne sais pas s’ils se le sont dit. Mais je suis sûre qu’ils se sont aimés comme des fous. A leur manière.

Le matin, ils buvaient leur café dans le même bol. Elle d’abord. Puis une petite clope. Lui aussi, il fumait comme un pompier. Des Gitanes maïs. Sans filtre. Ils clopaient tous les deux devant des matchs de catch. Ils supportaient les joueurs. Ils supportaient aussi sûrement leurs galères. Grâce à ces parenthèses. Ça leur rappelait peut-être leurs premiers rencards. Quand ma grand-mère faisait les courses, il l’attendait dans la voiture. Il la guettait. Dès qu’elle passait à la caisse, il arrivait. Pour qu’elle ne porte pas les sacs. Il l’a protégée à sa manière. C’était le seul qui l’appelait par son prénom.

Pour tous les autres, c’était Maman. Ma grand-mère a surtout été mère. Une fonction qui ne l’a en rien épanouie. J’ai passé ma vie dans les couches. Si je n’avais pas eu d’enfants, je serais devenue menuisière. Elle a tout tenté pour arrêter les grossesses à répétition. Elle a pris les premières pilules. Ces bombes chimiques instables. Elle en a gardé des marques sur sa peau, indélébiles, qui l’ont démangée jusqu’au dernier jour. Et elle est tombée enceinte sous contraception, deux fois. Sa dernière grossesse, c’était à 45 ans. Elle n’y a pas cru. Elle était dégoûtée. Encore un, je ne serai jamais débarrassée. Pourtant, je crois que c’est l’enfant qu’elle a le plus aimé. Elle s’est octroyée le droit d’être tendre. Les grands et les moyens étaient partis. Elle avait plus de temps aussi.

Mon grand-père est décédé d’un cancer du poumon. Trois semaines après, ce sont ses poumons à elle, qui ont arrêté de fonctionner. A croire que sans lui, elle ne pouvait plus respirer.

Il était son roi. Elle était sa seule amie. L’une des rares personne qui l’a vu pour ce qu’il était et qui l’a respecté, admiré. Ils se sont fait autant de mal qu’ils se sont guéris.

Leur amour était un paradoxe. Un monde à la croisée de deux frontières. Eux aussi. Elle était aussi masculine que féminine, révoltée que soumise. Il était aussi vieux-jeu qu’à contre-courant. Et si intelligent.

De tout ce qu’ils m’ont transmis, je retiens surtout ça. On est toujours un peu des deux. On a toujours le cul entre deux chaises. Ça ne s’arrête jamais. Dans nos personnalités, dans nos actions. On est à la fois tout et à la fois rien : des rois comme des mendiants, des victimes et des bourreaux, des saints et des raclures. Nous sommes à la fois libres et prisonniers. Et le plus souvent de nous-mêmes.

Nous sommes des oxymores. Des équilibristes. Nous évoluons sur de fins fils en essayant désespérément de ne pas tomber.

Et pourtant, on se pète la gueule, méchamment. On s’écorche, violemment. Et parfois, aussi, on cogne. Sévèrement. Injustement.

D’une rive à l’autre, du crépuscule à la lumière, de l’amour à la haine, de la compréhension à la radicalité, de la soumission à la révolte, on va et on vient.

En fait, on est toujours en train de traverser.