Traversée #5 : la peur au ventre

Je souffre d’anxiété chronique.

J’aurais pu amener le sujet de plein de manières différentes. Faire une blague pour désamorcer le problème, me distancer. Allez tiens, on va tous se marrer. Mais ça fait partie de ces sujets qui me touchent trop pour que j’arrive vraiment à en rigoler. C’est l’une des frontières invisibles de mon humour : pas les mères, pas le stress.

J’aurais pu parler de quelqu’un que je connais ou utiliser un tu universel. Mais ça m’aurait semblé salement hypocrite. Quand tu vis avec pour BFF un stress stationnaire, tu sais que c’est trop intime pour commencer à parler des conneries des autres, que l’expérience est trop personnelle, trop différente pour chaque individu.

J’aurais pu utiliser un autre mot que souffre pour la jouer plus léger. Mais je ne pouvais pas baratiner.

J’aurais pu dire névrose. J’aurais pu dire peur. Agitation. Ça aurait été trop vrai comme trop faux. Anxiété, ça sent bien le mot qui pue. Pas une seule lettre qui rassure. Quand la langue française commence à aller chercher les « x », tu sais que t’as mot compte triple. Tu vas en chier ma cocotte.

J’aurais pu dire régulière. J’ai dit chronique. Comme une maladie. Comme un truc qui revient toujours.

Je souffre d’anxiété chronique.

C’est comme que je l’ai dit à mon mec quand j’ai senti que je commençais à être bien accrochée. Parce que je ne voulais pas lui mentir, parce que j’en avais marre de faire la meuf super détente alors que je ne sais même pas à quoi ça ressemble, parce que s’il voulait acheter le produit, fallait qu’il sache qu’il était composé de matières potentiellement explosives et instables, et que ça venait sans notice, l’anxiété.

Il m’a demandé de lui expliquer ce que c’était. Tu vois quand tu penses louper une marche et que tout ton corps est en alerte alors qu’en fait, il ne s’est rien passé. Tu te vois déjà la gueule par-terre, le genou écorché, les passants qui se foutent de ta gueule, t’as le cœur qui bat à 1000, t’as peur, t’as honte, ça va trop vite pour que tu raisonnes. Mais en fait, il ne s’est rien passé. Et pourtant, même quelques minutes après. La sensation ne te quitte pas. Impossible de te raisonner justement. Bah voilà. Ça, mais de manière discontinue toute la semaine. Pour tout. Pour rien.

Je pense qu’il n’a pas compris mais qu’il a fait comme si. Faut dire que la comparaison était à chier. Il a proposé d’aider. C’était pas ce qu’on lui demandait, mais c’était tout de même très gentil. Il n’a pas jugé. Il n’a pas rigolé. Il n’a pas fui. Sa réaction trop aimante m’a fait me dire qu’il devait avoir un problème. Qu’on ne pouvait pas accepter un défaut de ce genre. Ça m’a stressée.

Il a demandé d’où ça venait. J’ai dit que je ne savais pas. J’ai menti. Mais ça me stressait de raconter les trucs traumato-crados qu’on ne va pas non plus aborder ici.

Il a aussi dit : C’est quand même quelque chose qui touche plus les filles que les mecs non ? Je n’aime pas les généralités mais j’ai bien été forcée de dire oui devant tant de pragmatisme.

Ça m’a fait réfléchir. S’il y avait des trous béants sur l’autoroute de ma sérénité, c’était bien entendu à cause de nombreux coups de pioche liés à mon histoire. Mais j’ai remarqué aussi quelques nids de poule un peu suspects que je n’avais pas spécialement vu s’installer, comme une usure liée aux éléments, au temps, au contexte, au système. Ces trucs bien chiants avec lesquels on compose et qu’on appelle parfois les « petites choses » du quotidien, comme :

Avoir peur d’être frappée et violée quand je rentre chez moi et qu’il fait nuit, ou qu’il fait jour mais que je suis seule et qu’il y a ce type qui marche derrière moi depuis 5 minutes (peut-être qu’on va dans la même direction, ou, peut-être qu’il va me foutre un coup de poing et me défoncer la chatte).

Savoir qu’en cas d’agression de ce type, je ne pourrais pas me défendre, du moins je serais bien en galère. Que ma parole sera remise en doute. Et qu’il y aura sûrement une personne très intelligente pour me demander comment j’étais habillée. Qu’on soit sûrs qu’elle l’aurait pas cherché la salope.

Devoir réfléchir constamment à comment je suis habillée, coiffée, maquillée… pour faire sympa pas ma pute, sérieux mais pas mégère, cool mais pas négligée.

Devoir porter des vêtements trop serrés. Putain mais qui dessine les vêtements des meufs pour qu’il soit aussi étriqués ?

Devoir être regardée constamment, comme si mon apparence physique appartenait d’abord aux autres.

Voir mes compétences contestées, me voir expliquer mon propre métier voire plus ou moins tout qu’est-ce qui se passe dans la vie tu comprends ma cocotte je parle doucement et j’articule pour que ça rentre dans ton petit cerveau de fille.

Ne pas pouvoir m’énerver, contester, sous peine d’être émotive, mal baisée et/ou hystérique. Le plus souvent, les trois.

Devoir réaliser les tâches subalternes que les autres ne veulent pas faire parce que j’aimerais supposément naturellement rendre service et que ça me ferait vraiment plaisir de prendre sur mon temps personnel pour qu’un connard/une connasse en ait davantage. Si si donne ton dossier pourri sur lequel t’as pas bossé depuis trois semaines et que tu dois rendre demain. Je kiffe. C’est une vocation chez moi.

Douter de ce que je dis, parce que l’erreur n’est pas permise, parce que je n’ai pas été sociabilisée pour savoir mais pour écouter et obéir.

Échouer et réussir en tant de femme représentative d’un groupe supposément existant qui serait homogène et composé des feu-meus nanas cocottes chatounettes.

N’être rarement qu’un individu à part entière. Souvent jamais.

Devoir faire attention à tout, tout le temps. Fais gaffe hein, disait souvent ma mère quand je sortais, sans même préciser de quoi je devais me méfier justement, parce que ce n’était pas la peine, parce que le danger pouvait provenir de partout.

Évoluer dans un monde qui n’a pas été construit pour moi, mais pour que je puisse le servir.

Devoir me taire beaucoup.

Devoir refouler énormément.

Et l’anxiété, ce n’est que ça. Des émotions qu’on refoule. Et qui hurlent : laisse moi sortir putain !

Je souffre d’anxiété chronique.

Voilà, c’est dit.