Traversée #7 : battements et cabrioles

Un jour, quand j’étais petite, j’ai passé une sorte d’examen de danse classique. Je devais inventer ma propre choré ; je me rappelle l’avoir énormément bossée. J’avais aussi pensé le costume. Je m’étais donné à fond. L’enjeu : passer dans la classe supérieure (d’un cours de danse de quartier payé par la mairie, qui se déroulait au sous-sol d’une bibliothèque). On m’a recalée parce que je n’étais pas assez gracieuse. Quand on a annoncé mon échec, c’était devant tout le monde (probablement six personnes, trois millions en ressenti). Le mec a écorché mon nom de famille. J’avais 5 ans. Je m’en rappelle encore.

Un jour, il y a presque dix ans, j’ai passé un entretien pour bosser dans l’armée (oui, personne n’est parfait). Je m’étais méga-entraînée mais quand t’as jamais fait de sport de ta vie, faut croire que ça ne se rattrape pas en deux mois. Pendant l’entretien, l’adjudant caporal (je ne sais plus quel grade, un galon sérieux) m’a clairement dit que je n’avais pas le niveau. On a parlé d’échec. Je lui ai raconté mon trauma de danse. Ca l’a fait marrer. Il m’a redonnée une chance. Je me suis encore foirée.

Un jour, il y a presque dix ans, j’ai rencontré un mec qui se tentait aussi dans la grande muette. Dès les premières secondes, j’ai eu l’impression de le connaître depuis toujours. C’était simple. Drôle. Fluide. On a échangé nos numéros, sommes devenus amis, presqu’un peu plus. Presque, parce qu’au dernier moment, il m’a fait une classique : il a décidé de redonner une chance à son ex. Mon meant to be c’est transformé en va chier ma grosse. Pas la meilleure surprise de ma vie.

Un jour, quelques années plus tard, son ex l’a largué. Il m’a recontactée. Je ne l’avais jamais oublié. Toujours cette simplicité dans les échanges. Cette évidence. On s’est mis ensemble.

Un jour, quelques semaines plus tard, il a arrêté de m’écrire pendant deux jours. Cette fois-ci, je n’ai pas mis longtemps à comprendre. Il m’a appelée. Ca a duré très exactement sept minutes. Sept minutes pour m’expliquer qu’il me larguait. Quand ça veut pas, ça veut pas.

Un jour, quelques années après, je lui ai écrit une lettre (enfin un mail). Je me rappelle plus bien ce que ça disait, mais en gros, je pensais encore à lui et ça me rongeait. C’était ni de la rancune ni de l’amour. Même pas de la tendresse. C’était juste de la honte, dont je n’arrivais pas à me défaire. Il a répondu très vite, comme s’il attendait le message depuis toujours. On a discuté. La conversation était toujours aussi fluide, amicale. Ca faisait du bien. Ca donnait une sorte de final moins glauque à cette pièce pathétique en un demi-acte. En fait, on était fait pour être bons amis.

Un jour, à peine quelques jours après, il a arrêté de me répondre.

Un jour, il y a quelques mois, il m’a envoyé un mail. Un mail qui disait sobrement Salut, comment ça va ?

Un jour, il y a quelques mois, je n’ai pas répondu. J’ai effacé le mail. Je suis allée dans la corbeille. Et j’ai effacé le mail effacé. Des fois que j’avais pas bien compris la leçon…

Un jour, il y a quelques jours, j’ai repensé à ce mail. Puis j’ai repensé à cette histoire. Cette histoire qui, aussi ridicule et absurde soit-elle, m’avait fait beaucoup de mal. Et toujours cette honte, ce sentiment d’humiliation.

Un jour, là tout de suite, j’ai écrit un article qui parlait de moments assez humiliants de ma vie. D’échecs. De mauvaises routes. Et je me suis dit qu’il n’y avait peut-être pas de hasard. Et que c’était juste la vie qui m’avait préservée. Dans le désordre, et le plus évident, je n’aurai pas tenu trois secondes dans l’armée. Aucun composant de ma personnalité ne colle avec la discipline brutale, la hiérarchie, la violence, le goût du dépassement physique… ce n’était clairement pas pour moi. Et quant à mon amoureux qui ne m’a jamais aimée, j’ai essayé de retrouver des photos de lui pour me rappeler de sa tête (sans surprise, j’avais tout effacé…). Dans mes recherches, je suis tombée sur des centaines de photos de voyages que j’ai fait seule, volontairement seule. Pour me prouver que je pouvais le faire, pour m’éduquer à la solitude, pour apprendre à me suffire, à être assez.

C’est là que j’ai revu une photo de moi en petite danseuse, vestige sacré de ma carrière de petit rat si injustement avortée. Putain qu’est-ce que j’ai chialé ce jour-là. Ce jour où ce connard a écorché mon nom devant tout le monde pour dire que je n’étais pas assez gracieuse.

Sauf qu’en fait, si je me souviens bien, je n’ai pas pleuré longtemps. Je suis retournée à la danse. Au même niveau que l’année d’avant. J’étais la plus vieille et la plus nulle. Et pourtant, je m’en foutais.

Pour le spectacle de fin d’année, il fallait créer des paires où certaines filles de la classe avaient des costumes de filles, et d’autres des costumes de garçon. C’était des costumes d’explorateurs. Aucune petite fille ne voulait porter le costume. La dame qui faisait la classe voulait qu’on s’auto-désigne et très naturellement, j’ai dit que moi, je le trouvais très sympa ce costume. Bien mieux que les tutus.

J’ai été la seule à l’enfiler. J’avais une sacrée touche. Les autres pouffaient de rire.

Moi, je me trouvais géniale.

Un jour, j’ai eu six ans, j’ai porté un costume d’explorateur pour un spectacle de danse de quartier et je me suis donnée l’une des plus belles leçons de confiance en moi de ma vie.