Jungle #6 : il était une fois…

Quand j’étais petite, j’étais fan absolue du dessin animé Mulan. J’aimais tout : le fait qu’elle se coupe les cheveux avec une épée, qu’elle refuse le mariage, qu’elle aille se battre pour épargner son père et qu’elle finisse par sauver toute la Chine.

A la même époque, j’ai plus ou moins refusé tout signe distinctif de ce qu’on appelle la féminité. Plus de jupes ou de robes, plus de rose. Je ne portais que les pantalons les plus larges que je pouvais trouver et, j’ai fait couper mes cheveux, qui m’arrivaient jusqu’en bas du dos, au carré. Un carré droit, presque sévère pour une petite fille. Comme Mulan, en somme.

Un jour, dans les méandres de ma vie professionnelle, je me suis égarée à vouloir entrer dans l’armée. Comme les entraînements que je m’infligeais pour réussir les sélections étaient quand même assez rudes pour une nénette qui n’a jamais fait de sport, j’avais besoin d’un mood booster. Aussi ridicule que ça puisse paraître, c’est la chanson Comme un homme qui passait en boucle dans mon lecteur MP3 de l’époque.

En réécoutant la chanson en tant qu’adulte, je dois dire qu’elle m’a un peu perturbée. Parce qu’en somme, elle n’allait pas devenir forte en tant que femme. Elle allait devoir intégrer tous les codes imposés de ce qu’on appelle la masculinité (toxique ?) pour parvenir à ses fins. Pour réussir à sauver l’Empire, elle devait en réalité devenir un homme.

Je n’y ai pas plus repensé que ça. C’était il y a 22 ans. Si on remet les choses dans leur contexte, c’était tout de même très progressiste pour l’époque où toutes les princesses Disney étaient enfermées dans des tours et attendaient d’être sauvées par un mec qu’elle ne connaissait pas. Mec qui ne les sauvait que pour pouvoir les épouser (sans les connaître non plus). Je ne parle même pas du sauvetage de Belle au bois dormant (agression sexuelle nécrophile édulcorée – non, ce n’est pas correct d’embrasser une fille quand elle dort…).

Et puis, il y a quelques heures, j’ai vu Frozen 2. J’avais déjà vu Frozen 1, que j’avais plutôt apprécié. Surtout le fait qu’Elsa soit sauvée par sa soeur Anna (qui décide d’épouser un type qu’elle ne connaît pas – il s’avère que le mec est un gros con – elle le quitte – se tourne vers un autre tout ce qu’il y a de plus cool – ne l’épouse pas pour autant). Elsa, elle, préfère rester célibataire. Ca changeait beaucoup.

Frozen 2 reprend l’histoire où on l’a laissée, probablement quelques années après. Elsa n’est pas très heureuse. Elle se sent étriquée dans sa vie. Elle entend une voix l’appeler. Vers un ailleurs, vers l’aventure. Elle décide, accompagnée de sa soeur et de ses fidèles amis, d’aller au devant de cette voix.

Long story short. La voix était la sienne.

C’est en fait une version plus forte d’elle-même qui l’appelait. Au moment où elle va vers sa voie, c’est seule qu’elle décide de le faire. Elle ne se coupe pas les cheveux. Elle ne perd aucun de ces attributs de ce qu’on appelle la féminité. Elle se bat, en robe de princesse qui brille, pour se trouver.

La chanson qui accompagne ce moment s’intitule Je te cherche. Elle ne s’entraîne pas pour devenir plus forte comme Mulan. Elle l’est en fait déjà. Quand elle affronte les éléments pour se trouver, elle ne lâche rien et essaie, sûre d’elle, jusqu’à y arriver. Elle a confiance en ses capacités.

Ma première pensée, à la fin du visionnage de ce dessin animé, a été d’être heureuse qu’il existe et qu’il soit vu par des millions de petits enfants dans le monde. Les petits garçons ne sont pas en reste. Kristoff, le petit ami d’Anna, est celui qui chante les chansons romantiques. Il aime Anna, veut la demander en mariage, mais a très peur d’être rejeté. Il accepte cette vulnérabilité. Ce sont deux personnages masculins qui lui expliquent que c’est ok d’être sentimental. Alors qu’Anna est en détresse, il la sauve et la première phrase qu’il lui dit est De quoi as-tu besoin ? Il est là pour l’aider à dénouer l’intrigue, il ne lui vole pas la vedette. Il lui fait la courte-échelle pour qu’elle s’élève (littéralement, mais la métaphore est assez évidente). Elle accède ainsi à un pont et peut sauver le monde.

L’image du pont est très présente dans le film. C’est un pont qui avait été construit pour que deux mondes différents cohabitent. On apprend assez vite qu’en réalité, il ne servait que le vieux monde et affaiblissait l’ancien. Anna va le détruire, aidée, donc, par un homme, son copain. Et les deux mondes vont juste co-exister en harmonie. Chaque partie étant libre de vivre comme elle l’entend sans imposer aucun dogme à l’autre.

Ma seconde pensée a été que le rapport aux animaux étaient aussi très bienveillant. Ils sont (presque) des égaux dans le film, présentés comme des êtres sensibles et intelligents. Et ça aussi, c’est un grand changement. On se rappelle tous des oiseaux de Blanche Neige qui ne font que siffler….

Ma troisième pensée a été de me demander quelle petite fille j’aurais été si j’avais vu ce film en 1998. Longtemps, j’ai refusé d’être ce qu’on appelle une femme (aujourd’hui encore, d’ailleurs, je ne sais pas si ça existe vraiment, d’être un homme ou une femme…). Je n’avais pas de problème avec mon sexe, je n’ai jamais fantasmé sur le fait d’avoir un pénis ou des pectoraux par exemple. Mais – surtout quand j’étais ado et jeune adulte – j’avais du mal avec mon genre. Du moins, ce qui lui était imposé : se taire, être jolie tout le temps, faire semblant d’être bête, se rabaisser, avoir les cheveux longs, être douce, encaisser le stress des autres, avoir peur etc. Pour autant, je savais que je ne voulais pas être un homme. Et là, je parle de genre. De ce qu’on lui attibue encore aujourd’hui : la domination, la violence, la vulgarité, le déni des sentiments, etc. C’est pourquoi, à l’époque, je m’étais dit qu’à choisir, il valait mieux pencher vers les attributs masculins. Parce qu’à défaut de me correspondre, il me permettait au moins d’être (un peu plus) libre.

Quand j’étais une petite fille, je fantasmais pas mal sur la vie de garçon que j’aurai en tant qu’adulte. Du moins, ce que je pensais (de manière très clichée) être la vie d’un homme. A l’époque, pour moi c’était : être célibataire ou dans des relations courtes, gagner assez d’argent pour être confortable, sortir le soir, avoir mon propre appartement, ma caisse, boire de la bière, faire de la musculation et mettre des claques au cul à mes amoureux. Une sorte de Mulan, reine de la beauferie.

Dans ce personnage, je me suis un peu perdue. Et comme Elsa, j’ai affronté pas mal d’éléments pour me trouver. J’ai gardé tout ce que je viens de citer sauf la caisse (je n’ai jamais aimé conduire) mais j’ai aussi ajouté d’autres ingrédients : les sentiments, la douceur, la sensibilité, le désir de parentalité, la construction d’une relation amoureuse sur le long terme…

Et l’un dans l’autre, je commence à trouver un certain équilibre. Sans aucun pont. Parce que les deux mondes ne sont pas différents. Ils co-existent au même endroit.

Les histoires qu’on se raconte sont souvent basées sur les histoires qu’on nous a raconté. Et si Frozen 2 est une très chouette avancée (imparfaite bien entendu, je n’ai parlé que des bons côtés), je pense qu’il en manque encore tout plein d’autres. Mon meilleur ami, qui est homosexuel, déplore assez souvent le manque cruel de (super) héros et héroïnes homosexuel-le-s dans les films d’aventure, les dessins animés ou encore les comédies romantiques.

Moi aussi, je suis fatiguée de voir toujours les mêmes personnages et les mêmes histoires. Je ne dis pas que les personnages masculins, blancs et riches doivent disparaître, mais quid de tous les autres ?

J’espère que dans Frozen 3, on apprendra, par exemple, qu’Elsa se considère comme non-binaire, qu’elle est polyamoureuse et pansexuelle mais que sa vie sentimentale ne reste qu’une partie (certes très épanouissante) de sa vie. Elle est bien trop occcupée à continuer d’évoluer. Anna et Kristoff sont toujours heureux. Ils ont décidé de ne pas avoir d’enfants, parce que c’est cool aussi. Anna s’épanouit dans son rôle de dirigeante. Elle essaye de mettre en place une justice sociale. Et a donc décidé de briser la monarchie. Avant, elle avait bien sûr organisé un RIC pour être certaine que ça convenait à tout le monde. Elle prépare les prochaines élections. Son directeur de campagne n’est autre qu’Olaf, qui a décidé de devenir bonne femme des neiges. Elle s’appelle d’ailleurs désormais Olafi et file le grand amour avec Sven, le rêne. Ils vont bientôt adopter leur troisième bébé pingouin.

Je ne suis pas la plus douée pour raconter ce genre d’histoires. C’est probablement truffé de maladresses de femme blanche cis et hétéro. Mais quand même, ce serait cool non ?