Jungle #7 : dodo banana

Un jour, j’ai eu une insomnie. Comme toutes les personnes anxieuses, je me suis dit que c’était le début de la fin, que je ne redormirais sûrement plus jamais normalement de ma vie si je n’arrivais pas à trouver le sommeil, là, tout de suite, maintenant. Ca m’a encore plus angoissée.

En pensant sincèrement que j’allais me rendormir par la force de ma volonté indestructible, j’ai refermé les yeux et tenté de penser à des choses positives. C’est donc tout naturellement que je me suis retrouvée dans une dispute imaginaire (et assez horrible) avec mon boss qui se terminait bizarrement par le fait qu’il refusait de me virer malgré mon insolence. Au final, le mec me donnait encore plus de responsabilités. Et une promotion. J’en concluais que le système ne récompensait que les connards, et que j’en étais officiellement devenu un. Je faisais désormais partie des leurs, c’était foutu.

Il était 4h du matin. C’était le week-end (un week-end de pont en plus), je me suis dit que ça tournait définitivement pas bien rond dans ma tête. Et que le mieux, c’était encore de me lever.

J’ai cru quelques secondes que j’allais en profiter pour faire des choses productives. Un peu comme ces YouTubers et coachs de vie qui prônent l’amputation de plusieurs heures de sommeil comme une réponse à la surcharge professionnelle et émotionnelle de nos vies. La vérité, c’est plutôt que quand t’as pas dormi de la nuit et que tu viens d’avoir une dispute très violente bien que totalement fictive, t’es pas dans le meilleur des moods pour remettre ta vie sur pied.

J’ai fait ce que toute personne saine d’esprit aurait fait : j’ai zoné sur Internet.

J’étais rivée devant mon écran et pourtant toujours bien enfermée dans ma tête. Et si je faisais vraiment partie des leurs ?

Pour remettre les choses dans leur contexte, avant de dormir, j’ai visionné La loi de la banane, un documentaire de Mathilde Damoisel sur l’United Fruit Company. Parce que j’aime bien regarder des choses très positives et légères avant de me coucher. L’United Fruit Company, c’est en résumé assez grossier, l’une des premières multinationales qui a appliqué les règles du capitalisme décomplexé qu’on connaît aujourd’hui. Liste non-exhaustive : vol des terres, exploitation humaine, fuite fiscale, manipulation politique, etc. En gros, des sacrés salopards.

Je m’interroge assez souvent sur ma participation plus ou moins active au système que je dénonce avec tant de véhémence et lassitude. Des fois, ça me fait changer mes habitudes, même les plus ancrées. D’autres fois, pas du tout. Je sais que c’est mal, que je devrais faire d’autres choix, être plus forte, mais je continue de donner mes sous à des entreprises qui se mouchent avec les droits humains, suent sang et eau pour éviter de payer le moindre impôt et me prennent clairement pour une conne avec des publicités plus border tu meurs.

Et puis, et puis. Il y a un problème de taille. J’ai souvent bossé pour ce genre de boîtes. Pas les pires. Mais autant de blé, ça ne se gagne pas dans la moralité.

Parce qu’il faut bien payer mon loyer et puis tout simplement survivre. Parce que la réalité, aussi cruelle soit-elle, c’est que ce n’était pas forcément plus vertueux dans les pseudo-entreprises d’utilité publique. La plupart du temps, c’est pire.

Je me demande si un monde où l’on n’aurait pas à travailler pourrait exister.

Souvent, quand je me ballade dans la rue, je me rends compte que la seule option, c’est de consommer. Pour sortir, faut acheter.

Et si, à la place de la centième boutique de fringues fabriquées en Asie par des personnes exploitées, on avait des écoles ouvertes à toutes et tous, où pourquoi pas, on pourait prendre, gratuitement, un cours d’espagnol ou de guitare. Et puis plus de parcs. Des sortes de cantoches où la bouffe serait bonne et pas trop chère. Des lieux de conférence chouettes où on entendrait plein d’opinions différentes. Des bibliothèques. Des cinés gratos. Des lieux où l’on réparerait les objets qu’on a pétés. Des endroits où l’on pourrait être acteur et actrice de la communauté. Partager nos savoirs, nos tranches de vie. Des salles de sport qui seraient moins glauques. Où on apprendrait vraiment le goût de l’effort et celui d’être en bonne santé et pas uniquement à faire des squats pour avoir le cul de Kim ou de Beyoncé. Un monde où il y aurait des animaux qu’on respecterait comme nos égaux. Qui ne seraient ni des meubles ni des peluches animées.

Un monde humain.

Beaucoup appellent cela une utopie. Quelque chose d’impossible à mettre en place. Pourtant, si on m’avait dit que c’était parfaitement concevable de voler la terre d’un mec pour y installer une plantation de bananes, qu’on allait défoncer avec des pesticides, que le plan mourrait en trois ans, mais que ce n’était rien à côté des travailleurs qu’on avait fait spécialement venir des pays pauvres pour les sous-payer (ou les payer uniquement en bons d’achats acceptés dans les points de vente de l’entreprise qui les exploitent), que ces travailleurs auraient la peau bleue à cause des produits chimiques, qu’ils mouraient comme des chiens, qu’il faudrait renverser deux gouvernements via des coups d’Etat sanglants pour faire pousser des régimes de bananes bien belles pour le marché occidental… j’aurais quand même dit qu’on se foutait de ma gueule, que ça ne pouvait pas être ça, le modèle de société dans lequel on voulait vivre. En fait, on cauchemardait. On allait se réveiller. Et vite.

On a la société pour laquelle on se bat.

Cette société qui nous manque tellement que ça nous empêche de dormir certaines nuits…