Traversées #9 : faire sans

Vivre, c’est renoncer.

C’est par cette phrase peu bandante que les manuels de vie devraient commencer. Depuis toujours, nous pensons plus aux bonheurs que amasserons qu’à ces petits riens ou énormes sacrifices si difficiles à amorcer. Ceux à qui on décide de faire un peu de place un jour, dans un choix aussi conscient que mûrement réfléchi. Et ceux qui arrivent sans crier gare, ces coups du destin qui nous frappent en pleine gueule, nous laissant amers et l’air bien cons avec nos tronches balafrées.

Avancer, c’est laisser un paquet de gens derrière soi. Ces meilleur-e-s ami-e-s à qui on téléphonait chaque soir qui sont devenu-e-s, au mieux de jolis souvenirs, au pire synonymes de notre bêtise passée. Ces amours qui devaient durer toute la vie, qui étaient si forts qu’ils ne pouvaient laisser, objectivement, la place à aucun autre. Ces proches, qui sont partis un matin d’hiver, juste comme ça, alors qu’on allait les voir le week-end prochain. Ceux qui se sont détruits un peu plus chaque jour, à petit feu, qu’on voyait bien partir, et à qui il fallait déjà renoncer de leur vivant… Ceux qui se font percuter par une bagnole. Ceux qui se font défoncer par la vie.

Avancer, c’est aussi faire partie de ces gens qui ont été laissés de côté. Ces matins qui commencent par la nausée, le manque, l’effroi de cette solitude si difficile à encaisser. Ces messages qu’on a jamais envoyés et qu’on enverra finalement jamais. Parce que ça ne servirait à rien. Parce que le train est parti, que la gare est fermée et qu’il n’y a rien de romantique ou de glorieux à être une clocharde de l’amour qui mendie pour un dernier élan de pitié, à défaut d’un peu de tendresse.

Avancer, c’est aussi renoncer à soi-même. A ces promesses de devenir ceci ou au contraire, de ne jamais, jamais faire ça. C’est se surprendre. Parfois en bien, souvent en pire. C’est se décevoir aussi. Etre engluée dans un marécage visceux de lâcheté dégueulasse et consentie, s’endormir dans cette crasse. Et certains jours, ne même plus la sentir.

Avancer, c’est faire des compromis avec ses rêves. Se mentir assez régulièrement. S’assouplir. Se courber. Supplier. Cirer. Rarement ses propres pompes. Avoir envie de dégueuler. Recommencer.

Avancer, c’est aussi se perdre.

Mais heureusement, parfois, se retrouver.