Jungle #9 : et la langue fourcha

Un jour, j’ai eu un accrochage assez déroutant et non moins pathétique avec l’une de mes collègues. Le sujet était bien entendu sans importance. C’est pourtant vite parti en vrille. Je n’avais pas l’énergie de penser à des tournures de phrase très corporate en mode passif/agressif qui veulent bien dire ce que ça veut dire mais qui restent assez appropriées pour ne pas se faire taper sur les doigts. A priori, elle n’avait pas la force pour ce genre de jeux non plus. C’était à qui cèderait la première. La loi de la plus conne dans toute sa splendeur. Contre toute attente, j’ai gagné.

Ça faisait déjà un bout que je n’en pouvais plus de ce langage aseptisé où personne ne parle normalement, où chaque mot compte, doit avoir un double, triple sens. Jamais trop agressif. Jamais trop honnête. Jamais trop vrai.

Avant de payer presqu’un SMIC pour vivre dans une boîte à chaussures, d’acheter des carottes bio toutes maigres couvertes de terre à 19 balles le kilo et de claquer régulièrement des sommes astronomiques pour des cafés (pas bons) bus sur des terrasses (moches et bruyantes), j’ai grandi dans ce qu’on appelle un milieu modeste.

Modeste c’est le mot qu’ont trouvé des politiques et des analystes pour éviter de dire pauvre. Parce que ça reflèterait bien trop la réalité.

En tant que transfuge de classe, un mot qui sonne aussi pourri que la réalité qui se cache derrière, j’ai eu la chance d’évoluer parallèlement au sein de deux mondes. Le milieu modeste et celui de la classe moyenne, des CSP+, des managers qui ne comprennent pas eux-mêmes quel est leur job mais qui sont payés plus en un mois qu’un ouvrier en un an. Ça me faisait faire des sacrés grands écarts, à tous les égards. Et le premier qui m’a été imposé a été celui du langage.

Pour survivre chez les friqués, il faut bien parler. Après les fringues, c’est le premier signe de démarcation sociale, qui fait qu’en deux secondes t’es tricard. Au début, j’ai galéré. J’avais un accent de prolo, mes subjonctifs étaient clairement aléatoires, j’avais un vocabulaire assez limité et surtout, je parlais sans distanciation. Je racontais les choses comme elles étaient. Je ne disais pas qu’il se faisait tard, et non que je voulais rentrer. Je ne disais pas on peut y réfléchir mais que j’étais pas d’accord. Pour moi une idée ne manquait pas de piquant, elle était à chier, etc.

On me trouvait excentrique (= bizarre, qui met à l’aise).

Mon langage était baroque (si quelqu’un te dit ça, cherche pas, ça veut dire que tu parles comme un-e pauvre).

Je devais être difficile à classer. J’étais blanche comme un cul avec un petit prénom qui va bien, je me sapais pas forcément de la classe mais j’avais pas non plus acheté mes fringues chez Prix uniques. Parce qu’en plus de venir d’une famille de prolos, je n’ai quasiment grandi qu’avec des adultes. Je n’avais que des références et expressions des années 1980 que même mes potes pauvres ne comprenaient pas.

Les petits bourges, ça les ferait bien marrer. Moi je me sentais humiliée.

Alors, j’ai pris des cours de transfuge en deuxième langue. Et j’ai appris à me fondre dans la masse. Un peu trop…

Mon monde d’origine s’est bien foutu de ma gueule quand j’ai commencé à sortir des mots comme dichotomie. Ou la première fois que j’ai dit à ma mère que son poulet était divin. Pourtant, ça ne volait pas très haut. C’était loin d’être du Baudelaire, mais c’était juste assez différent pour que mes proches aient l’impression que je leur jette ma réussite sociale à la gueule.

Parce que réussir socialement, c’est un euphémisme pour dire que maintenant t’as du blé. Définition de la réussite qui ne sert donc qu’une seule classe.

Mes proches m’ont dit ce que tout transfuge a déjà entendu, je parlais comme dans le dictionnaire. Ça m’a saoulée, alors je leur ai montré que dans le dico, il y avait aussi bite, connasse ou niquer.

Des mots qui existent. Mais qu’on écarte volontairement des mots séants. Des mots qui font bien.

Parce que faire bien, c’est faire comme ceux qui ont réussi socialement, c’est parler avec les mots du dictionnaire et lorsqu’il se fait tard, éviter les quartiers modestes, un peu trop baroques.

Longtemps, j’ai parlé deux langues sans qu’elles se rencontrent. J’ai été deux personnes qui ne se croisaient pas plus souvent.

Lasse de cette schizophrénie, j’ai commencé à moins faire attention. Et puis encore un peu moins. Je parlais mal. J’étais trop directe. Voire même agressive. Dans les faits, et objectivement, pas vraiment. Je disais simplement les choses telles qu’elles étaient. Et je ne réprimais plus chaque émotion, je n’étais pas une sorte de poupée qui sourit, qui a un contrôle total, une distanciation presque maladive avec tout, et surtout elle-même.

Je n’étais plus dans l’acculturation. Parce que je n’en avais plus besoin. Je n’avais plus besoin d’être validée par un groupe, qui de toute façon, ne considère que rarement un-e transfuge comme l’un-e des leurs. Parce qu’on ne se mélange que jusqu’à un certain point.

J’avais décidé que je méritais d’exister. Que ces mots, cette manière d’être, c’était mon héritage, mes racines. Je n’en étais pas pour autant fière. La fierté du pauvre, qui reste digne dans sa misère, c’est aussi un concept tout pété. On va créer un système qui va te faire perdre, mais surtout, reste digne. Pas de vagues. Soumets-toi bien sagement le gueux.

J’étais juste naturelle.

Mon émancipation a eu un prix. Que j’ai accepté de payer.

Parce que le jeu en valait la chandelle.

Parce que c’est parfois un acte politique, d’être juste soi.

Et qu’il y a une certaine poésie, un lyrisme non-avoué, une harmonie presque subtile à placer dithyrambique et nique ta mère dans une même phrase.