Traversée #11 : expirer

On entend souvent parler du pouvoir de la volonté à travers des exemples très positifs. Soit via des vidéos YouTube de coachs de vie ou bien des livres de développement personnel par exemple. Après un enthousiasme certain – celui qui nous fait croire que nous pouvons avoir un contrôle total sur nos vies grâce à la force de notre optimisme inébranlable – le soufflé retombe. Du moins, c’est l’effet que ça m’a longtemps fait.

Et puis puis. Un jour, ma grand-mère est décédée. Mon grand-père l’avait précédée trois semaines avant. Elle était inconsolable. Et un matin, ses poumons ont arrêté de filtrer le dioxyde de carbone. Juste. Comme. Ca.

Elle est partie sans prévenir. Du moins, sans nous prévenir. A lui, elle lui avait dit de ne pas s’inquiéter. Qu’elle le rejoindrait bientôt.

Ca m’a fait réfléchir. A la beauté tragique de leur amour. Au lien qui les unissait. Et aussi, à la force de sa volonté. Elle avait décidé que la partie était finie. Et son corps semblait avoir fait le reste.

Je ne vais pas mentir, ça m’a plus convaincue que n’importe quel bullshit de développement personnel. Peut-être parce que ça me touchait personnellement. Peut-être parce qu’aussi, ça semblait ancré dans un contexte plus proche de la vraie vie des gens normaux. Elle n’avait pas souhaité devenir rockstar, autrice à succès, CEO d’une start-up spécialisée dans le recyclage des couches lavables, elle avait juste décidé de clamser. Et sans effort, elle avait réussi.

Il ne lui a pas fallu un plan en dix-sept étapes dont la première consistait à faire du yoga chaque jour à 4h du mat’ après écrit 127 gratitudes sur son bullet journal mais avant sa demi-heure de méditation positive.

Ca lui a pris trois semaines. Trois semaines où elle n’a absolument rien changé à sa vie.

Et même si ça m’a déglingué le coeur, ça m’a quand même vachement impressionnée.

Je me suis dit qu’après tout, c’était ma grand-mère. On avait le même sang. J’avais passé un temps fou à ses côtés. Je devais, moi aussi, avoir ce gêne-là. Peut-être pas celui de crever en trois semaines quand je veux si je veux, mais ma volonté était peut-être plus efficace que ce que je pensais.

J’ai alors commencé à fouiller les archives (souvent peu glorieuses) de ma vie. Et il s’avère que j’ai souvent foiré des choses qui me tenaient vraiment à coeur pour la seule et unique raison que j’étais persuadée que j’allais me vautrer.

Je me suis dit que ça devait marcher dans l’autre sens. Du moins, je l’espérais très fort. Parce que c’est quand même un sacré pouvoir de merde d’être en capacité maximale de foirer sa life sur simple demande.

Là, c’est le moment où je suis sensée écrire une super belle histoire, inspirante, mignonne, drôle où mon optimisme, mon courage et ma vision nouvelle de la vie m’ont menée vers une expérience incroyable. Un game changer. Un verre à moitié plein que j’aurais bu cul sec, qui m’aurait mis juste assez pompette pour devenir la meilleure version de moi-même.

Que nenni.

C’est surtout le moment où j’ai décidé d’embrasser la douleur, de faire face à la crasse, de frotter les cicatrices, d’ouvrir les vieux placards remplis de cadavres. C’est le moment où j’ai décidé que si ma grand-mère était capable de se remplir de dioxyde de carbone sur commande, j’avais peut-être celle d’accueillir le CO2 à pleins poumons… pour mieux l’expulser.

Il me manquait un filtre assez solide pour cette tâche peu glorieuse mais non moins intéressante.

Alors j’ai créé un site web. Et j’ai mis certains de mes bobos sur la toile.

J’ai repris le pouvoir. Dans la banalité la plus affligeante, la plus magnifique qui soit.

Celle de la vie, la vraie.

Pas celle d’Auchan.

Ni celle d’Instagram.

Celle qui pique, celle qui pue, qui gratte, qui nous écorche.

Celle qui fait qu’un jour, on a tellement mal au coeur qu’on s’octroie la force de ne plus respirer.

Je ne me suis pas levée à 4h du mat’ tous les jours, je n’ai pas récité des mantras, je n’ai pas fait de yoga.

J’ai écrit.

Et j’ai appuyé sur Publier.

Parce que ma grand-mère avait raison.

Pour être libre.

Il faut d’abord s’abandonner.