Jungle #10 : trouduc3000

Il y a peu, au travail, un gros projet se préparait. J’ai demandé à faire partie des discussions assez tôt, pour ne pas, comme souvent, arriver en bout de course et devoir appliquer des consignes au mieux totalement éloignées de la réalité de mon travail, au pire contre-productives. On m’a dit oui, en me demandant mon avis sur plein de trucs. Mon égo était tout fier. Je me sentais presqu’importante. En fait, il suffisait de demander gentillement pour être respectée.

Je n’ai plus entendu parler de ce projet pendant pas mal de temps. Je me suis dit qu’il avait été abondonné, comme ça arrive assez souvent. Et puis, un jour, j’ai reçu un message de mon supérieur qui voulait me parler tout de suite là maintenant tu comprends c’est trop urgent. J’ai arrêté tout ce que je faisais pour me retrouver au milieu d’une réunion qui avait commencé sans moi, à propos du fameux projet, dont toutes les ficelles avaient été tirées. On me conviait sûrement, dans le meilleur des cas par politesse, dans le pire parce qu’il y avait pas mal de taf ingrat à faire et qu’aucun des sachants, leaders, décideurs (comme ils s’appellent eux-mêmes) ne souhaitait s’en charger.

On m’a présenté en dix minutes une vingtaine de slides de ces PPT imbuvables, toutes aussi incongrues les unes que les autres. On m’a ensuite demandé ce que j’en pensais, en me précisant bien que tout avait été décidé et qu’aucun changement ne serait possible.

C’était sûrement le moment où je devais dire que je trouvais toutes ces idées fabuleuses parce que mon boss a beaucoup insisté sur la magnifique opportunité que ce projet représentait. Ce n’était pas forcément faux. Mais ce n’était juste pas une belle opportunité pour moi.

Je n’ai rien dit. Ils étaient tous déçus que je n’écarquille pas les yeux devant tant de talent et de considération pour les positions subalternes.

J’ai pris le peu de dignité qui me restait sous le bras, et mon égo blessé et moi, on est repartis tranquillement sans rien dire.

Ca m’a minée.
Et le fait que ça me mine autant m’a minée.

Parce qu’en réalité, ce projet je m’en foutais. A la base je ne le trouvais pas hyper intéressant. L’exécution proposée était certes bancale, mais n’allait pas forcément changer mon quotidien. Ce serait juste un projet inintéressant de plus ou j’allais devoir faire des tâches un peu nulles. Et puis rentrer chez moi et profiter de la vie.

L’un dans l’autre, on m’avait épargné le temps et l’énergie de me concentrer pour donner des idées et pondre une stratégie qui, dans le meilleur des cas aurait été reprise à son compte par quelqu’un-e de plus haut placé-e. Dans le pire, complètement récrite suivant la logique inpacable qu’il faut d’abord et avant tout penser un projet pour faire plaisir aux sachants, leaders, décideurs… et non aux clients.

Cette réflexion m’a un peu calmée. Mais, quand même, la manière de faire m’a laissée perplexe. Pourquoi ne pas m’avoir simplement dit non. Non connasse, on s’en fout de tes idées, qu’on trouve toutes super nulles. Tu feras ce qu’on te dit et puis c’est tout. Pourquoi avoir pris le temps de me demander mon opinion pendant une plombe avant le début du projet et de me le redemander, bizarrement, une fois que tout avait été validé, sans moi.

Ca me semblait être une vraie attitude de trou du cul.

Ca m’a fait me demander si, au boulot, certains de mes collègues étaient naturellement malveillants ou si le monde de l’entreprise les avaient changés.

A quel moment un type normal devient un trouduc3000 ?

C’est toujours difficile de répondre à la place des autres, alors que je me suis demandée à quels moments, moi aussi, j’avais été une trou du cul puissance galactique.

Je l’ai été dans ces situations-ci :

  • quand j’avais l’impression (à tort ou à raison) que je n’avais pas d’autres choix, même en sachant que ce n’était pas la bonne attitude ;
  • quand le ratio gains/coûts d’être un être humain décent n’allaient pas jouer en ma faveur ;
  • quand je me disais que ce n’était pas de ma faute, que le système était comme ça, et que c’était les règles du jeu.
  • quand (et même si ça me fait mal de l’admettre) mon petit égo était grisé par la fausse impression de mini-pouvoir et de contrôle que j’avais sur le moment.

Je me suis dit que les gens qui m’avaient traitée comme un petit balais à chiotte avaient dû se retrouver dans l’une de ces quatres situations, peut-être même toutes et j’ai décidé, dans un élan de générosité divine, de leur pardonner leurs méfaits, pour lesquels, dans le meilleur des cas ils ne ressentaient pas la moindre culpabilité. Dans le pire, ils étaient plutôt fiers d’eux.

Ca m’a fait repenser au racisme décomplexé de Sarkozy, qui voulait qu’on aime la France ou qu’on la quitte. J’avais l’impression d’avoir le même choix pourri : aimer faire partie d’un système de trouducs ou arrêter de travailler. Donc devenir sans domicile fixe ou SDF, cette abrévation entrée dans le langage commun mais qui ne veut rien dire. Parce que quand on est clochard-e, c’est pas qu’on a plusieurs maisons et qu’on hésite à se fixer, c’est qu’on dort, vit et souvent crève dans la rue.

Je divague.

Pour revenir à mon problème de riche, j’avais l’impression d’avoir un faux-choix. Et qu’il était impossible de remettre en cause la logique derrière tout ça. Celle qui fait que dans notre société, on valorise la trouducurie.

Et la société, on ne peut pas la quitter. Même quand on ne l’aime pas. Parce qu’avant toute chose, c’est la nôtre.