Traversées #12 : à la gloire des vaincu-e-s

Tous ces jours passés en prison.
Derrière les barreaux invisibles mais non moins restrictifs de notre pensée.

Enfin, d’une pensée.

Celle des dominants, qu’on a tant et si bien intégrée.
Au point de se la servir à tous les repas, de se la répéter à chaque pas.
Au point de croire que ces injonctions émanaient de toi, d’iel, et puis de moi.

De gentils petits modèles standardisés.

Etre reines et rois au royaume de notre propre soumission.
Se réconforter, se récompenser à chaque fois que le dos se fait plus courbé.
Demander à la moindre vague d’épouser presqu’à la perfection les normes imposées.
Pour dominer.
Pour se dominer.

Parce que la liberté à un coût.
Parce que sortir des chemins battus, ça veut aussi dire devoir se prendre de sacrées baignes dans la gueule.

Avoir toujours un prix à payer, une liberté à défendre.
A défaut de pouvoir jouer dans le club des bites mes poussins, va falloir nous agripper bien fort à nos couteaux.

Parce qu’ils viendront roder les vautours.
Nous demander de nous justifier.
Encore et toujours.

Et ya des soirs où nous n’aurons pas forcément le courage de les envoyer valser.
Parce que notre condition de gueux-ses exclu-e-s mais libres sera parfois plus difficile à porter que celle de gueux-ses certifié-e-s approuvé-e-s prêt-e-s à plumer.

Et dans ces moments-là, faudra qu’on trouve la force de se rappeller.
Qu’on est pas seuls.
En fait, on est une armée.
Et qu’on est putain de sublimes,
Nous les salopes, les crevard-e-s, les sales pédés.

Que nous avons raison.
Qu’il n’y a rien de plus injuste que de devoir se battre pour être simplement nous-mêmes.
Qu’on ne mérite pas ce combat à main armée, qu’on n’a même pas commencé.

On voulait juste respirer la même quantité d’air les branlos.
Savoir ce que ça fait, de vivre sans se poser de questions.

Alors si toi aussi, t’es un-e pète-couilles, une grosse pute, un-e frigide, une suceuse, un enculé.

Félicitations. Et bienvenue dans notre belle famille dysfonctielle.

Où on gueule beaucoup. Mais putain qu’est-ce qu’on s’aime.

Juste.

Pour.

Ce.

Qu’on.

Est.

Photo : Nelken, Pina Baush