Traversée #14 : 20 ans d’âge

Il paraît que les histoires guérissent.
Et que pour qu’elles soient de vrais remèdes, il faut y mettre un peu de sang.

J’imagine que ça dépend surtout de qui les raconte.

Ecrire des histoires, partager la sienne, c’est faire acte de beaucoup de cadavres qu’on a laissés mourir dans des placards.
C’est honorer ses morts. C’est aussi se faire sacrément peur.

Se connecter avec certains versants de sa personnalité qu’on ne connaît que trop bien.
Qui ne nous étonnent même plus.
Et ceux qui nous surprennent à chaque ligne.
C’est souvent découvrir le texte en même temps que soi.

Quand j’écris, j’ai assez souvent l’impression d’avoir 14 000 ans.
D’avoir déjà vécu mille vies, mille morts.
D’être épuisée avant même de me réveiller.

J’ai aussi l’impression d’avoir 45 ans.
D’être un RMIste récidiviste alcoolo prolo.
Petit-déjeuner au ricard.
Etre bien torché avant midi.
M’en remettre une petite couche de ces alcools cheaps qui goûtent l’essence.
Ceux des étagères du bas. De tout en bas.
Ceux de la marque « repère », la sous-marque de la sous-marque, pour pas que les gueux se perdent même deux minutes à essayer de rêver pouvoir acheter un produit qui leur jetterait pas leur échec social à la gueule.

Je crois que de tous les gens qui vivent dans ma tête, ce mec-là, c’est celui pour lequel j’ai le plus de tendresse.

Parce que même sa transpi pue la bière, son appart c’est du formica aux coins dépecés avec des vestiges d’un autre temps qui sont tous pétés : un mange-disque et deux vinyles, un de France Gall, l’autre de Renaud. Une machine à pop-corn en forme de canard où tu mets les graines de maïs dans la tête, qui ressortent soufflées par le bec. Une table avec un seul tabouret, parce que ça fait longtemps qu’on se fait plus l’illusion d’une compagnie et qu’on s’accorde même pas le confort d’un dossier. De toute façon, le dos est déjà tellement voûté, les épaules lourdes. Le centre de gravité, il est au niveau du bide. Un gros bide de mec enceinte qui n’accouchera de rien de bon, en peau de chagrin bien tendue, recouvert de poils gras et frisés.

Un mec qui n’a plus d’espoir et qui gueule sa peine et ses vérités dégueulasses sur sa vie, sur la vie. Celle qui pue la pisse. Celle qui fait brailler. Celle qui te laisse jamais tranquille.

Ce mec, c’est un peu mon père spirituel. Mon meilleur pote. Celui qui n’a jamais aucune solution à t’apporter mais qui va te lancer un regard plein de tendresse, te dire que malgré tout, la vie c’est beau et que ça vaut la peine, mais que ya pas mal d’ardoises à payer. Qui va t’écouter chialer pendant quatre heures. Qui va te servir verre après verre, de son meilleur alcool. Qui va se mettre carpette avec toi. Par solidarité. Élaborer des plans de vengeance qui n’arriveront jamais. Parce que dans le fond, t’es une petite énervée au cœur tout tendre et qu’on peut t’en mettre de sacrées taloches avant que tu ripostes.

Ce mec, c’est celui qui vit dans les tranchées. Qui n’attend plus rien.
Et dont la misère, à défaut de l’avoir rendu sage, lui a offert sa liberté.
Celle de pouvoir s’arrêter un temps pour juste chialer.
Gueuler.
Se bourrer la gueule.

Pour se donner un peu de courage.
Une tape dans le dos bien forte.
Allez, mon con, ça va aller.
T’en prends un dernier cul sec et après, t’es barré.
Faut continuer.

Sans ce mec là, en fait, j’aurais jamais pu exister.