Traversée #15 : en boucle

Dans la vie, ya des cycles.
Et puis, ya les boucles.

Les cycles, c’est les plus classes. C’est comme une danse un peu suave de la life, qui te prend par la main et qui te dit allez viens ma jolie c’est par là que ça passe.

Les boucles, c’est la galère. C’est quand ta misère du cœur te force à répéter des choix et des attitudes qui vont te faire rester sur un chemin boueux. Et puis les boucles passent, elles tournent de plus en plus vite. Ça fiche le tournis, ça fout les jetons. Tu gerbes un bon coup, tu supplies pour descendre du manège. Mais a priori, ya un truc que t’as pas compris. Allez, connasse, donne-moi le mot magique et je te laisserais descendre. Mais voilà, t’as beau chercher, t’as beau demander au monde entier. La clé, t’arrives pas à la trouver.

Au début, c’est difficile de faire la différence entre une boucle et un cycle.
Et puis, c’est comme tout. T’apprends.
Au premier virage foireux, tu comprends que t’es repartie pour un tour.
Putain, qu’est-ce que j’ai encore mal fait cette fois ?

Alors t’invites ton meilleur pote le déni. Mais tu te rends vite compte que t’es pas dans un cycle qui t’emmène vers la meilleure version de toi-même. T’es dans une boucle en pleine vitesse pour la case départ.

Et là, ya pas à chier, ça fait mal.

Parce qu’il paraît que pour sortir des boucles, il faut se libérer de ses blessures. Et c’est plus ou moins la connerie la plus injuste qui soit. Comme pour la naissance, on ne naît pas égaux face à la souffrance. Ya des gens qui auront des petits paquets de merde à nettoyer de temps en temps et yen a d’autres qui auront gagné au gros lot de la loose avec supplément bouse de vache en cadeau.

Et alors, il t’en faut du temps, pour balayer devant ta porte. Jeter les cacas. Aérer pour faire partir l’odeur. Astiquer. Lubrifier.

T’en chies, mais au final c’est bon, ça yest, tu brilles comme un sou neuf. T’es prête.

Et là patratras, la boucle encore une fois te rattrape.

Une fois, j’ai vu un très beau spectacle de danse qui s’ouvrait comme ça : un mec qui danse lentement au sein du même petit cercle, en tournant très légèrement sur lui-même. Il a fait ça pendant un sacré bout de temps avant de sortir du cercle et de s’approprier toute la scène. Je lui ai demandé quel message il souhaitait faire passer et il m’a répondu quelque chose comme ça : Dans la vie, on a souvent l’impression qu’on tourne en rond, mais on oublie que chaque tour est différent. On ne fait pas la même chose, on tente différents mouvements au sein d’un même espace. On apprend.

En ma qualité de clocharde de la life, j’ai souvent culpabilisé d’être restée bloquée dans des boucles. Je me suis sentie en échec. Et d’un côté, je l’étais. Et peut-être qu’à certains égards, je le suis toujours.

Mais il est vrai aussi que chaque boucle a connu ses rotations différentes. Qu’à chaque passage, j’ai appris au moins une chose : à négocier les virages.

Plus le temps passe et plus je pense que la douleur, la souffrance et les blessures doivent faire partie de la vie. Qu’on ne guérit pas de tout. Qu’on ne fait pas table rase du passé. On ne refait pas sa vie. On ne renaît pas. On poursuit sa route en traînant ses casseroles. Et des fois, c’est lourd. Et d’autres fois, ça fait un joli son qui te pousse à avancer encore plus loin.

Plus le temps passe et plus je me méfie de cette injonction au bonheur constant, à la libération des âmes, à la plénitude. Ces recettes aussi simples que s’autoriser à vivre quelque chose suffit pour le voir apparaître. Parce que toute la responsabilité porte sur toi toute seule ma connasse.

La vie, c’est quand même souvent une habile négociation entre ses influences propres, celles des autres, et celles de ce monde de chiotte qui nous entoure.

Parfois, j’ai aussi du mal avec ce délire selon lequel on pourrait guérir d’une blessure juste en s’aimant soi-même. Ça sent quand même la recette à deux francs qui pue du fion. C’est clair que ça aide d’avoir une bonne estime de soi, et c’est très sain. Mais au départ, ça n’a pas été le problème. Quand on subit des crasses dans la petite enfance, c’est pas parce qu’on ne s’aimait pas assez en tant que nourrisson ou minot. Je pense qu’à cet âge-là, on a d’autres chats à fouetter.

En fait, s’aimer soi, ça n’a jamais été le problème.

J’espère que le tableau est plus grand et plus beau que ça.

Je me dis qu’on subit des blessures pour les mêmes raisons qu’on en inflige certaines. Nos bourreaux sont eux-mêmes coincés dans des boucles. Ils se trimballent leurs détresses aux bonnes odeurs de merde. Eux aussi, parfois, il se disent que crever ce serait plus doux. Et eux aussi, ils continuent quand même, tant bien que mal.

Accepter ses propres échecs, c’est aussi être plus tolérant envers ceux des autres. La bienveillance des vaincus envers les loosers, c’est peut-être ça qui apaisera les consciences de tout le monde.

Peut-être qu’on a le droit d’avoir une belle vie même avec des ratés, qu’on a autant de chances qu’il faut pour équilibrer la balance.

Peut-être que rien n’est écrit.

Peut-être qu’on pose chaque mot à la fois et qu’on se raconte des histoires qui nous aident. Ou qui nous pénalisent.

Peut-être qu’on ne peut pas tout contrôler.

Peut-être qu’on fait tous et toutes du mieux qu’on peut avec ce qu’on est et ce qu’on a, et que c’est déjà très bien comme ça.

Peut-être qu’on a le droit aux plus grandes merveilles justement parce qu’on a tellement mal qu’on n’arrive pas y croire, que nous aussi, on pourrait jouer sur ce terrain-là.

Peut-être que les boucles nous rendent plus intelligents.
Peut-être que sans boucles, en fait, il n’y aurait pas de cycles.