Traversée #16 : arracher le cordon

J’ai souvent été un outil plus ou moins consentant dans la vie de mes proches.
J’ai joué les rôles dont ils avaient besoin pour parfaire les leurs.
Je leur ai donné les émotions dont ils manquaient.

J’ai souvent demandé à mes proches d’être des outils plus ou moins consentants dans ma vie.
Je leur ai imposé de jouer des rôles pour parfaire le mien.
Je leur ai volé ces émotions dont j’avais tant besoin.

Et puis, un jour, eux comme moi, j’ai l’impression que ça nous a saoulés.
Et on a décidé d’arrêter.

Pas tous.
Et pas au même moment.

Alors l’un dans l’autre, on est plus ou moins revenus au même point.
Une évasion, il paraît que ça prend toute la vie…

Je crois qu’on avait ni le temps, ni la patience.
Alors on a fini par sauter le pas.

Pas tous.
Et pas au même moment.

Alors yen a qu’on a laissés sur la route.
Et plus on s’éloignait, et plus on voyait à quel point, sans leurs artifices, ils étaient putain de beaux.
Et comment ils se gâchaient.

Et faut croire que ça marchait dans les deux sens.
Et que ça nous mettait aussi notre propre gueule balafrée en perspective.
Ça donnait une autre lecture de nos échecs et de nos succès.
Ça calmait le jeu.
Ça nous réconciliait.

On se disait que c’était ok, qu’ils finiraient bien par suivre.
La première partie de la phrase était vraie.
Pas la deuxième.

Parce que toute liberté a un prix.
Parce qu’on fait rarement avec.
Le plus souvent, on fait sans.

Parce qu’on ne peut pas guérir des autres quand ils ne guérissent déjà pas d’eux-mêmes.
Parce qu’on ne peut pas être à la fois soi-même et occuper le premier rôle dans le film tout pété de quelqu’un d’autre.

Parce qu’on doit changer de décor.
Parce que les options manquent.
Parce que le temps presse.

Il faut savoir partir.
Sans se retourner.

Arracher le cordon à pleine dents.
Et continuer de marcher.

Laver le sang giclé sur la gueule.
Essuyer les joues.

Presser le pas.
Courir.
S’enfuir.

Vers cette personne qui nous tend si grand les bras.

Notre plus grand soi.