Traversée #17 : faire famille

Il y a quelques années, j’ai dîné avec un ami, transfuge de classe, comme moi.
Je lui ai demandé si ça s’arrangeait, avec le temps, cette sensation d’être chez soi nulle part. Après un long silence, il m’a répondu qu’un jour, la question ne posait juste plus.

Je n’ai pas tout saisi, mais je n’ai rien dit. Lui non plus.
Ça sonnait comme l’un de ces moments où il ne faut pas trop en dire.
Où il faut laisser la vie prendre son temps.

Les années ont passé. J’avais presqu’oublié.

Et puis, hier, je me suis baladée dans Paris, boulevard Voltaire, proche de Bastille. J’étais au milieu de ce quartier où se côtoient kebabs, bazars qui s’appellent « Troifoirien », librairies centrées sur l’art contemporain et petits restaurants où tu manges sur des chaises inconfortables et bancales, troquées chez Emmaüs (parce que ça se veut simple et écolo) mais où ton plat de lentilles vegan sans sauce te coûtent 17 balles (parce qu’à Paris, tu payes le loyer du restau, pas le plat). Et dans ce mic-mac bobo-prolo, se tenait une manif pour la régularisation des sans-papiers et sans-papières.

Des mecs et nanas racisé-e-s, sûrement pauvres pour la plupart, qui marchaient pour avoir juste le droit d’avoir des papiers (et donc des droits) comme tout le monde, au milieu d’un quartier où la plupart des résidents n’avaient même jamais eu à se poser ce genre de questions.

Et là, ça m’a frappé.
Que la question, la fameuse question, ne se posait en fait même pas.

Je fais aujourd’hui parfois partie (même si ça me fait mal au cul de l’admettre) de ces bobos qui dépensent 7 balles pour un café latte glacé au lait d’amandes bio, pris en terrasse sur des chaises pourries qui font mal au dos, au milieu de plein d’autres blancs bobos qui pensent sûrement être un peu moins cons que tous ces bourgeois crétins parce qu’ils savent apprécier, eux, les bonnes choses, les choses vraies, simples, de la vie.

Je fais aussi partie (de manière bien plus éloignée) de ces gens qui manifestent pour avoir des droits. Mon grand-père est arrivé dans ce pays sans papiers, et aussi, détail qu’il racontait souvent comme le symbole ultime de la galère qu’il a endurée, sans lacets à ses chaussures. Il a fait la queue, comme beaucoup, devant la Préfecture, pendant des heures, dès cinq heures du matin, pour obtenir le fameux laisser-passer, la carte de séjour de dix ans, qu’il a dû renouveler, si je ne me trompe pas, six fois.

Quand je suis partie vivre à l’étranger, il m’a donné deux conseils : toujours accepter la nourriture qu’on m’offrait et acheter un gros pain de savon pour laver mes vêtements avec, parce que c’était très pratique et bien moins cher que les laveries. Et surtout, parce que l’important, c’était d’avoir l’air autant propre sur soi que possible.

C’est souvent dans les détails du quotidien que tu vois à quel point quelqu’un a morflé…

Longtemps, j’ai culpabilisé, quand je payais bien trop cher pour ces lattes même pas bons, dans ces endroits qui se voulaient accueillants et authentiques mais où chaque détail était calculé, et où, ironiquement, les gens vraiment pauvres n’avaient pas les moyens d’aller.

Et puis, il y a eu cette manif, dans ce quartier.
Je me suis sentie loin.
De cette manif.
De ce quartier.

Loin, car ça n’avait rien à voir avec moi.
Ce n’était pas qui j’étais.
Ça ne l’avait jamais été.
Je n’étais ni une bobo de Paris.
Ni une sans-pap en mal de droits.
J’étais juste une meuf qui marchait tranquillement dans la rue.

En fait, la question ne se posait pas.

J’étais déjà chez moi.
En moi.
Sans savoir à appartenir à aucun monde.

Cette distance m’a fait réfléchir : c’était plus qu’une question de classe. Ca avait été toujours été, également une question de coeur. Se sentir chez soi nulle part, ça veut aussi dire, souvent, se sentir sans famille.

Comme Rémy.

Ya pas longtemps, j’ai avoué à mon meilleur ami que je tenais ce site.
J’aurais pas cru que ce serait aussi difficile de le lui dire.
Parce que je savais que derrière chaque mot, chaque sous-entendu, il saurait.
Il avait toujours su.
A quel point j’avais été paumée, meurtrie.
A quel point j’avais essayé.
A quel point je m’étais foirée.
Perdue.

Et puis, contre toute attente, il m’a envoyé un texte, qu’il voulait publier lui aussi.
Ça commençait par On ne naît pas forcément dans sa famille, on la trouve.

J’ai longtemps espéré que ma famille de sang m’accepte et m’aime comme je suis.
Et j’ai longtemps espéré, ironiquement, que ses membres évoluent, changent du tout au tout, pour que je puisse les aimer et les accepter comme ils étaient.
Les rejets, ça va souvent dans les deux sens.

J’ai longtemps cru que j’étais seule.
A certains égards, je l’étais. Et je le suis toujours.
A certains autres, je ne l’étais pas. Et je ne l’avais jamais été.

Car depuis le début, à défaut d’avoir une famille…
J’avais fait famille.

Et il en était l’un des premiers membres.

En y regardant de plus près, j’avais constitué, au fil des ans, une sacrée belle famille.
Il y a d’abord ma mère. Ma vraie mère de sang. Qui est et restera, à jamais, pour le meilleur et pour le pire, la femme de ma vie.
Il y a aussi mon père. Mon vrai père de sang. Qui est et restera, à jamais, cet étranger pour lequel j’ai appris à avoir beaucoup de tendresse.
Il y a mon meilleur ami dont je viens de vous parler. Celui qui est prêt à prendre un avion du jour au lendemain pour me venir me chercher sans que j’ai plus que ça à m’expliquer, parce qu’il sait que si ce n’avait pas été important, je n’aurais pas demandé.
Il y a mes sœurs de cœurs, qui m’ont aidée, chacune à sa manière, à entrer dans l’après, à quitter le mode survie pour entrer peu à peu dans la poésie.
Il y a mon chat, qui malgré son caractère impitoyable, a parfois constitué le seul amour qui me retenait encore à l’existence.

Et maintenant, il y a aussi toi.
Qui est entré calmement un soir de décembre et qui m’a dit que tout allait bien se passer.
Qui m’a bousculée.
Qui m’a guérie.
Qui m’a accueillie.

Et je l’espère, demain, il y aura elles et eux.
Et tous ensemble, nous continuerons de faire famille.
Sans se poser de questions.