Traversée #18 : en prendre de la graine

En 2004, j’avais 14 ans.
Comme la plupart des petites banlieusardes de cet âge, j’écoutais Skyrock.
Et sur Skyrock, passait en boucle une sorte de soupe française à la sauce R’n’B et notamment une chanson de la chanteuse Leslie, qui s’appelle « Et j’attends ».
Je n’ai jamais bien compris ce que cette jeune femme pouvait attendre de beau, mais elle était belle, était passée dans Graines de star – l’émission de Laulau Boyer, le summum du cool – et, surtout, mes copines l’adoraient… donc, moi aussi.

J’ai pas mal oublié cette chanson, Leslie et Laurent Boyer.
Et puis, j’ai eu presque trente ans.
Et j’ai fait un bilan de ma vie.
Et il s’avérait que moi aussi, comme Leslie, j’attendais « le bus qui me mène[rait] vers là où je peux espérer« .

Même si les moments nostalgie sont presque aussi sympas que les moments Nutella, ça m’a quand même fait mal au cul de pouvoir résumer ma vie en une ligne de chanson R’n’B des années 2000.

En fait, moi aussi j’étais encore en train d’attendre, un bus qui me mènerait vers un nouvel arrêt de bus où je pourrais encore attendre.

Mais qu’est-ce que j’attendais ?

J’ai commencé ma vie d’adulte en ayant plus ou moins intégré toutes les conneries qu’on m’avaient servies et, en bon soldat, en basant mes choix de vie sur ces attentes irréalistes.

La première était de faire mon travail ma source d’épanouissement, ma passion. Et en fait, il faut croire que ça ne marche pas comme ça. Du moins, ça n’a pas été mon cas. Ce n’est pas faute d’avoir essayé. J’ai étudié au sein d’une filière qui m’a énormément plu, où j’ai appris un paquet de choses qui m’ont passionnée. Et puis, je suis entrée dans le monde du travail. Expression bien choisie, car c’est un monde en soi, qui obéit à ses propres règles, souvent celles de la société, mais en pire. C’est comme la concentration de toutes les injustices et inégalités de la vie, sur 8h, 5 fois par semaine. Une organisation qui fait que les tâches les plus épanouissantes doivent rentrer dans un moule pas très rigolo, celui de la productivité. Et c’est en réalité le modus operandi qui fait que, ta passion, tu peux te la mettre dans le fion.

C’est assez marrant quand on y pense, car nous sommes peut-être la première génération pour laquelle l’injonction au bonheur au travail est si forte. Nos parents avaient des critères plus réalistes : un métier pas trop dur, pas trop mal payé, où on ne te fait pas trop chier. Et ça suffisait. Le travail ne les définissait pas en tant que personne. C’est un moyen, quelque chose qui devait payer le loyer et si possible, mettre du beurre dans les épinards.

Mais pour nous, enfin disons pour moi, ça a été différent. Et j’ai beaucoup culpabilisé de ne pas être épanouie au travail. Je me suis dit que je n’avais juste pas trouvé la bonne carrière. Alors j’ai pas mal bougé. Mais à chaque fois, ce n’est pas tant le métier en lui-même qui me déplaisait, c’était tout le reste. Les horaires figés, les sourires forcés, l’évaluation permanente des attitudes de chacun, les relations de pouvoir exacerbés, l’hypocrisie, la course incessante au profit, toujours plus de fric, allez on serre, on licencie, on pousse à bout, génial 0,3% d’économie, sois plus corpo, plus boulot, perds ton dodo, bosse, bosse, plie-toi et puis tiens, oublie-toi.

J’étais comme Leslie, en train d’attendre, ce bus qui me mènerait vers un nouvel espoir. Puis encore un autre, et encore un autre… et contrairement à elle, je me sentais vraiment très loin d’être une graine de star. Je me sentais nulle, merdicus, à jeter.

Ce qui est bien, avec le fait de prendre de l’âge, c’est qu’on devient (parfois) un peu moins con. Alors j’ai réfléchi et je me suis dit qu’en fait, avoir un boulot qui payait le loyer et qui, parfois, mettait un peu de beurre dans les épinards, c’était assez. Que mon épanouissement personnel devait peut-être et avant tout venir de qui j’étais en tant que personne. Bien que le contexte y soit pour beaucoup, ça m’a au moins permis d’arrêter d’attendre et d’attendre et d’attendre. Et juste de profiter d’une certaine sécurité financière. Ça rend aussi parfois un peu schizophrène parce qu’il faut souvent oublier ce qui fait de nous des êtres humains pour pouvoir survivre dans ce monde professionnel. Mais dans l’ensemble, ça m’a fait du bien.

Cette approche s’est répercutée dans pas mal d’autres domaines de ma vie. En premier lieu, ma vie sentimentale. Assez naïvement, j’ai longtemps cru ce « ils virèrent heureux et eurent beaucoup d’enfants » qui était sensé naturellement suivre la rencontre avec l’être aimé-e.

Dans les faits, ce n’est pas aussi simple. Un couple c’est surtout deux individualités, avec leurs forces et leurs vulnérabilités. C’est un constant jeu d’équilibre entre nos ombres et nos lumières. Il faut souvent composer avec les insécurités de l’autre, sa morve au nez, quand on a déjà beaucoup de mal avec les siennes. C’est aussi un nombre incalculable de discussions difficiles, à cœur ouvert. C’est un engagement constamment renouvelé, même les jours où ce serait beaucoup plus simple (bien que plus triste) d’être seuls. C’est devoir être forcé de grandir vite, sur des sujets qu’on évite depuis des années. C’est parfois faire avec, et souvent faire sans.

Là aussi, j’ai beaucoup culpabilisé parce que je n’arriverais pas à tout avoir d’un coup. Les choses n’étaient ni simples ni naturelles. Je me suis dit que je n’étais pas la bonne personne pour mon conjoint, ou qu’il n’était pas la bonne pour moi et que, dans le fond, je n’étais juste pas faite pour l’amour. Trop abîmée. Trop excessive. Trop lasse.

Et puis, là aussi, j’ai gagné en maturité. Logiquement, je ne vois pourquoi serait le seul domaine de la vie qui soit plus simple que les autres, alors qu’on ajoute, en plus des siennes, les difficultés d’un-e autre. Moins et moins, dans la vie, ça ne fait pas plus. Ça fait moins moins. Ça fait chier. Ça fait peur. C’est décevant. Mais ça apprend aussi à aimer l’autre dans sa globalité. Avec ses vulnérabilités. Ses faiblesses. Ses défauts. Ça apprend à faire avec, et souvent, faire sans. Parce qu’au final, ce n’est pas le plus important. Ce n’est pas sensé être toujours chouette. C’est même plutôt écrit pour être un défi, l’amour moderne.

Dans la continuité, ya aussi la famille. Là aussi, c’est compliqué de s’entendre avec autant de gens qu’on n’a pas choisis. Je pense que je n’ai pas vraiment eu la famille que j’aurais aimé avoir, et que ses membres, eux-aussi, n’ont pas forcément trouvé en moi la personne qu’ils auraient voulu connaître. Et c’est peut-être bien comme ça. Parce qu’on peut choisir sa propre famille, sa propre tribu, en dehors des liens du sang. Comme dit l’un de mes cousins, c’est comme dans Rendez-vous en terre inconnue, il y a toujours quelqu’un qui nous attend quelque part…

C’est peut-être ça qui est arrivé à Leslie.
Elle s’est peut-être rendue compte qu’elle n’était pas la seule à attendre.
Qu’on l’attendait, elle aussi.
Et qu’elle devait se barrer de son arrêt de bus, qui la menait toujours au même point.
Qu’elle avait deux pieds.
Qu’elle pouvait se lever et tracer sa route.
Sans plus attendre.