Traversée #19 : Malboro, malbobo

Il y a peu de temps, mes grands-parents sont décédés.
A certains égards, ils étaient déjà morts depuis longtemps.
Ils avaient cédés.

On a souvent joué les rôles qu’ils voulaient bien nous donner.
Et au final, on a tous perdu, eux comme à nous, dans cette pièce de théâtre qui s’est relevée être un interminable entracte dans nos vies.
Un moment où l’on attendait juste de pouvoir vivre sans masque, et sans costume.

Ce n’est pas pour autant qu’ils ne nous ont pas manqués.
Parce que dans cette galère où ils nous ont un peu forcé à ramer, il y a aussi toute leur beauté, leur panache, leurs sublimes fragilités.
Il y avait leurs cœurs sur la main, les Kinders dans le placard et toujours, cette simplicité.

Il y avait leurs clopes et leurs cendriers jamais vidés.
Ces odeurs de tabac que je détestais et que, de temps en temps, désormais, je me mets à recréer.
Il y a cette clope que je viens de fumer, une bière à la main.
Il y a cette pensée, pour eux.
Cet amour que je n’ai pas su exprimer.

Il y a ces moments retrouvés.
Loin de la vie.
Loin du bruit.
Ces reconnexions.

Il y a lui aussi.
Ses clopes. Ses bouteilles. Ses meubles tout dégommés.
Sa face arrachée.
Son envie de bien faire.
Ses incapacités.

Il y a ses souvenirs qu’on décide de laisser derrière soi.
Pour avancer.

Il y a toi, qui vient t’asseoir à côté de moi.
Qui me caresse tendrement le genou.
Qui fait au mieux.
Même quand ça le fait chier.

Il y a moi.
Qui ne me suis jamais sentie aussi changée…
… en étant autant moi-même.

Il y a cette nouvelle vie qui nous attend peut-être.
Il y a ces ponts qu’on a plus le choix que de traverser.
Parce que sur cette rive qu’on connaît trop, ça fait longtemps qu’on ne se surprend plus.
Qu’on n’arrive plus vraiment à respirer.

Il y a ces démons qui se sentent abonnés.
Qui nous crient de rester.
Ou au moins, de les emmener.

Ils s’inviteront quoi qu’il arrive de temps en temps.
Avec le temps, on apprend à composer.

Il y a ces avancées qui nous terrifient.
Ces remises en question, ces mises au point.
Ces déceptions.
Ces semblants de maturité.

Il y a tout ce qu’on se souhaite.
Et toutes ces belles choses qu’on a même pas pu imaginer.

Il y a ses premiers pas les pattes tremblantes.
Ses moments de recul, de sursaut, d’observation.
Son envie de poursuivre malgré la peur.
Son instinct préservé de la domestication.

Il y a ces tempêtes qui grondent et qui ne nous font plus peur.

Il y a vous, que j’aime malgré tout.
Il y a eux, que je n’ai pas tant aimés que je le pensais.

Il y a ces espoirs vaincus.
Il y a ces désespoirs glorieux.

Et ces cicatrices qu’enfin, on endort.