Traversée #20 : amour amère

J’aurais voulu être une autre, une mieux aimée.
J’aurais voulu avoir une belle gueule et une sacrée carrure.
J’aurais voulu avoir l’une de ces voix suaves qui foutent la gaule dès la première note.
J’aurais voulu avoir l’allure, la démarche, le panache.
J’aurais voulu qu’on m’écoute quand je parle.
J’aurais voulu être de celles sur qui on se retourne.
J’aurais voulu avoir de la culture, des références.
J’aurais voulu qu’on me demande mon avis.
J’aurais voulu en avoir un.
J’aurais voulu être importante.
J’aurais voulu compter.
J’aurais voulu savoir faire.
J’aurais voulu être de celle sur qui on fantasme.
J’aurais voulu avoir du fric.
J’aurais voulu avoir l’esprit léger.
J’aurais voulu être détendue, pas me prendre la tête.
J’aurais voulu ne pas me poser de questions.
J’aurais voulu être choisie sans concessions, sans modifications.
J’aurais voulu qu’on m’aime.
J’aurais voulu qu’on m’admire.
J’aurais voulu savoir accepter les compliments.
Me sentir légitime.
J’aurais voulu avoir du style et les cuisses dépourvues de cellulite.
J’aurais voulu être de celles qui sont sûres d’elles.
Celles pour qui on se bat, on pleure et on crève.
Celles qu’on n’oublie pas.
J’aurais voulu être un coup d’enfer.
J’aurais voulu avoir les cheveux blonds qui me poussent jusqu’à l’orée du cul.
Que j’aurais eu magnifiquement bien gaulé.
J’aurais voulu me trouver tellement bandante que j’aurais eu envie de me baiser.
J’aurais voulu avoir envie d’avoir envie.
Encore plus que Johnny.
Qu’on me fasse des promesses.
Et qu’on se tape pour les tenir.
J’aurais eu envie qu’on me respecte.
J’aurais eu envie qu’on m’adore.
Qu’on m’acclame, qu’on me dévore.
J’aurais eu envie d’avoir un sourire à tomber.
J’aurais voulu avoir un petit rire cristallin et un nom de famille qu’aurait une certaine notoriété.
J’aurais voulu savoir recevoir et cuisiner.
J’aurais voulu savoir danser.
J’aurais voulu avoir de la force et de la vitalité.
J’aurais voulu être libérée.
J’aurais voulu tout recommencer.
J’aurais voulu faire partie d’un autre clan.
Savoir ce que c’est d’avoir réellement du cran.
J’aurais voulu être de celle qui font pas hésiter.
J’aurais voulu être bonne à marier.
J’aurais voulu ne pas même savoir ce que c’est, l’hypersensibilité.
J’aurais préféré être une pétasse avec juste assez de cœur…
… pour m’aimer à en crever.
J’aurais voulu me traiter comme une princesse.
M’offrir, toujours, les plus belles caresses.
J’aurais voulu savoir me donner ce qu’il y a de mieux.
J’aurais voulu avoir vraiment envie d’apprendre à me connaître.
Me dire que j’en valais la peine.
J’aurais voulu me surprendre.
Apprécier ma propre compagnie.
Parier sur moi.
Me choisir.
M’engager, me dorloter, me préserver.
J’aurais voulu être mon premier choix.
Et mon dernier.
J’aurais voulu trouver le sommeil.
J’aurais voulu m’enchanter.
J’aurais voulu être de celle qu’on n’a pas besoin d’apprendre à aimer.
J’aurais voulu être inspirante.
J’aurais voulu être accueillante.
J’aurais voulu être vraie.
Sans peurs.
Sans reproches.
Et sans animosité.
J’aurais aimé pouvoir me tenir droite.
Sans que ça me pète le dos.
Pouvoir tenir un cap.
Sans que ça me troue le bide.
Pouvoir construire quelque chose.
Sur des bases solides.
J’aurais aimé être une autre.
J’aurais aimé être mille autres.
J’aurais aimé être tout, tout, sauf ça.
J’aurais aimé avoir le choix.
Et ne pas être coincée avec moi.
J’aurais aimé ne pas devoir autant compenser.
Décompenser.
Décompresser.
J’aurais voulu que ça s’arrête.
Pour mieux recommencer.
Et puis, un jour de plus, je me suis réveillée.
J’étais encore moi.
Je fais partie de ces gens qui ont l’impression de voir un étranger sur les photos qu’ils prennent d’eux-mêmes.
Pas que la tronche soit à vomir, c’est juste un sentiment de distance.
Toujours plus loin.
Plus loin de ça.
De ce moi-là.
Je fais partie des gens qui s’épuisent.
Qui mettent mal à l’aise.
Je fais partie des gens qui peuvent pas se voir en peinture.
Qui n’arrivent pas à s’encadrer.
Et qui, pourtant, ne pourraient pas être plus égocentrés.
Ya pas plus grand nombril du monde que sur un bide qu’on déteste.
Je fais partie des gens qui tapent « avoir confiance en soi » dans Google.
Qui dépensent des centaines et des milliers d’euros, qui engraissent des charlatans payés pour leur dire que leur existence vaut peut-être la peine.
Vaches à lait de la misère humaine.
Je fais partie des gens qui doutent de tout.
Et qui demandent trop.
Je fais partie des gens qui n’ont aucun recours.
Qui ne peuvent pas faire appel.
Qui ont pris perpette, dans une cellule, coincés avec eux-mêmes.
Je fais partie des gens qui donnent du fil à retordre.
Je fais partie des névrosés, des tordus, de ceux qui ont souvent tort.
Je fais partie des vaincus, des losers, des qui puent de la gueule.
Je fais partie des poilus, des mal rasés, des mal sapés.
Je fais partie des désespérés.
Je fais partie de ceux qui n’ont jamais de chatte.
Je fais partie des lassés, des enragés, de ceux qu’on veut pas baiser.
Je fais partie de ces gens qu’on laisse sur le bord de la route.
Je fais partie de ces gens qui n’ont plus la force d’appeler au secours.
Mais heureusement, pas tous les jours.