Jungle #13 : qu’on lui coupe la tête !

Depuis quelques jours, je suis en pleine réflexion sur le nouveau titre professionnel que je devrais me donner.

J’ai d’abord essayé de résumer en quelques mots l’étendue de mon « scope ». Ça ne donnait plus vraiment un intitulé de poste, c’était devenu une phrase. Je me suis dit que ça ferait mauvais genre, que ça montrerait que j’en faisais beaucoup trop pour un salaire qui ne suivait pas forcément, le genre « stagiaire CDIsée touche à tout qui accepte trop de choses ». En somme, c’était trop proche du réel.

J’ai alors tenté de trouver une formule plus concise, qui laisserait tout de même penser que j’avais pas mal de responsabilités, que j’étais « Head of » quelque chose, parce que, bien sûr, il fallait que ça soit écrit en anglais.

« Head of », littéralement, ça veut dire : « tête de ».
Et depuis que je me suis lancée dans cette course au titre le plus creux, je dois avouer que je me sens tout de même vachement tête de con. Cette sensation aussi salutaire que désagréable ayant au moins le mérite de m’interroger sur mes vraies motivations. Pourquoi je tenais à devenir une tête de con ?

La première réponse a été aussi simple qu’inévitable : parce que ça ferait bien sur mon LinkedIn, ça prouverait à « mon réseau » que j’étais quelqu’un tout ce qu’il y a de plus respectable et que j’avais réussi socialement.

Sauf que c’était un gros mytho. Ce que j’appelle mon « réseau », c’est en réalité quelques centaines de gens que je n’ai jamais rencontrés et dont je ne peux citer que 0,2% des noms et professions et donc, qui se tapent de ma life autant que je fous de la leur et qui se branlos bien de savoir si je suis devenue « Head of » ou quoi que ce soit d’autre.

La vérité, c’est que je voulais surtout me prouver à moi-même qu’après ces dix années de galère, j’avais au moins accompli quelque chose, que je n’avais pas souffert pour rien. Qu’au moins, à défaut d’être épanouie et d’avoir un job qui ait une réelle utilité pour qui que ce soit, j’avais été intégrée, validée par mes pairs, que j’étais devenue, au moins virtuellement, quelqu’un.

Et ce constat m’a fait chier.

Mais peut-être moins que le second.
Qui était que ma deuxième motivation était d’écraser une ou deux personnes au passage qui s’était auto-proclamés « Head of » avant moi. Les salopards. Il fallait que je reprenne ma place, celle de « Head of » de la connerie. C’est pas toi mon con qu’est le chef de nous les cons, le plus con des cons, c’est moi et je vais trouver un titre plus con que le tien pour bien que tu le saches que t’es qu’un con.

Classe.

J’étais donc en manque total de crédibilité vis-à-vis de moi-même et je voulais écraser quelqu’un qui était probablement dans la même situation.

Génial.

Un beau moment Nutella.

Parce que ça ne suffit pas d’avoir un job qui assure une sécurité financière, il fallait que ça devienne mon identité, ma nouvelle vitrine, celle que j’étais devenue, que je serai désormais : une copie conforme de tous les gens comme moi qui se noient dans des bullshits jobs qui n’ont pas plus de sens pour eux qu’ils n’en ont pour la société mais qui, pourtant, sont morts de trouille à l’idée de le perdre. Parce que ce serait plus que de se retrouver de nouveau dans la galère – bien que ce soit déjà assez dramatique – ce serait devoir assumer l’échec de n’avoir même pas réussi à faire illusion.

Parce que c’est ça, en réalité, le job principal d’un « Head of' ». Faire croire qu’il est une tête, une tête bien remplie, à la tête d’autres têtes forcément moins bien remplies, qu’il donne le ton et qu’il est prêt à tout pour rester en tête.

C’est le moment où je me suis rappelée qu’en fait, je voulais juste payer mon loyer.

C’est le moment où je me suis rappelée que j’étais « head » de rien.

C’est le moment où je me suis rappelée qu’il y a certains jeux auxquels il faut apprendre très vite à ne pas jouer.

C’est le moment où j’ai démissionné.

Je déconne.

Mais j’aurais bien aimé pouvoir le faire.

C’est le moment où j’ai posté un article sur mon blog.
Et que je me suis rappelée que c’était cool quand même, d’être juste un être humain.