Jungle #15 : sous l’eau

Sur l’écran de mon ordinateur professionnel, toute la journée, ça clignote de partout. Je reçois des notifications en continu, provenant de deux boîtes e-mail et de deux réseaux de communication internes (dont l’un contient près d’une vingtaine de sous-conversations).

A cela s’ajoutent les réunions auxquelles je me dois d’assister, les fameux meetings un e-mail aurait fait l’affaire. En somme, quand je ne passe pas mon temps à répondre à toutes ces sollicitations externes, il me reste parfois un peu de temps pour bosser. Et quand ce moment arrive, je suis souvent soit lessivée soit de nouveau interrompue.

Je me demande bien qui ça a rendu plus productif, ces nouveaux outils ?

J’imagine que l’idée était d’échanger davantage. Un joli concept difficile à mettre en pratique, parce que même quand les gens sont sympas et ont envie de taper la discut’, t’es trop sous l’eau, charette ou en direction vers ton next meeting. En résumé, t’as pas franchement le temps pour le brin de lien social que t’es sensé-e chopper au passage. On repassera pour l’humanité.

A trop travailler avec des logiciels, faut croire qu’on adopte, consciemment ou non, un petit côté robot.

A moins qu’on l’avait déjà…

Récemment, j’ai suivi une formation pour apprendre à gérer les personnalités complexes au travail. Le but, c’était de réussir à garder son calme et/ou ne pas chialer face un-e chieur-chieuse qui te manque de respect.

Ce n’était pas inintéressant, loin de là. Je pense même avoir appris quelques techniques assez chouettes pour désamorcer les conflits. Mais ça m’a tout de même un peu perturbée…

Pourquoi c’était à moi de m’adapter ?

Pourquoi les trous de cul ne suivaient pas des formations pour faire baisser leur niveau de trouducuerie ?

Et pourquoi, on devait, au travail, adopter une attitude toujours plus lisse ?

Pour que ça glisse ?

Comme Alice ?

(si si laisse venir, tu l’as la ref)

Sous le couvert de cohésion sociale, il ne faut pas faire de vague. Et c’est comme à la mer, quand t’es à deux doigts de t’en prendre une bonne dans la gueule, faut plonger sous l’eau la tête la première. Vite s’écraser. Arrêter de respirer. Se recroqueviller. Et laisser passer…

Sauf que dans les faits, bah toi ma cocotte, t’es mouillée.
Que t’aies pris ou non la vague en pleine tronche, tu subis les mêmes conséquences.
C’est toi qui porte la charge émotionnelle du trouduc que t’as en face.

Et ça, ça fatigue.

Mais pour le reste des moldus, tes collègues, l’open-space, ya pas eu de vague justement.
La cohésion de façade reste la même.
T’as bien sauvé la face.

C’était juste pas la tienne.

Dans ces moments-là, t’as envie de te jeter sur ces petites messageries d’entreprise, celles qui clignotent sans arrêt. Et de partager tes émotions avec un-e collègue dont tu te sens proche. Sauf que son écran clignote sans arrêt aussi ; il n’aura peut-être pas l’énergie de te répondre. Et que s’il le fait, vous serez donc maintenant deux, à gérer les remous des cachalots malpolis du bureau.

Alors le plus souvent, tu te tais.
Et puis, tu continues à bosser.

En attendant la prochaine vague…
Ou le prochain bip sur ton écran.