Traversée #21 : au coin de ma rue

Il n’y a pas longtemps, j’ai déménagé.
Je me suis retrouvée au milieu d’un quartier en pleine gentrification.
La gentrification, c’est quand les riches investissent les quartiers des pauvres, font monter les prix et finissent par les pousser un peu plus loin.
Bouh les gueux, cassez-vous.

Dans ma rue, on n’en est pas encore là, mais je pense qu’on y arrive.
Les salons de massage où les branlettes doivent pas dépasser les dix balles côtoient des friperies « chic » où des fringues qui puent comme le placard de la grand-mère de ta grand-mère coûtent jusqu’à 250 euros.

En me promenant ce midi, j’ai croisé un couple dont les deux membres devaient avoir la cinquantaine, avec le genre de gueules qu’on a quand ça fait longtemps qu’on commence le petit dej à l’alcool premier prix de la supérette du coin. Ils étaient complètement torchés, habillés avec des sapes toutes pourries, sans que ça ait l’air d’être un choix délibéré de fashion style cool boho ironic.

A côté d’eux, il y avait un mec avec une grande barbe bien entretenue, des boots à 300 balles et un bonnet qui ne couvrait pas ses oreilles.

Et puis, yavait moi.

Et j’étais mal à l’aise.

Et je ne savais pas vraiment pourquoi.

Je ne me sens pas bien dans les quartiers hipsters parce que je les trouve hypocrites.
C’est encore pire dans les quartiers chics, que je se sens excluants.
Et les quartiers pauvres, j’en viens et ils me semblent plutôt chiants.

Je me suis demandée si c’était encore une réaction de transfuge à la con. Parce que, pour une fois, j’étais au cœur d’une pseudo-mixité.

Alors j’ai creusé.

Je crois que ce qui m’a dérangée, c’est que deux mondes se côtoient mais qu’ils ne se rencontrent pas. Il y a des endroits pour les aidés et des endroits pour les aisés. Chacun son bar, son parc et son supermarché. Ça se décide au ticket d’entrée. Quand la pinte est à 9 balles, le burger est 19, le cahier à 35… c’est sûr, ça fait le tri.

Je crois que ce qui me dérange, c’est de s’installer au milieu d’un quartier pauvre et de construire des établissements dans lesquels ils ne pourront pas entrer sans se sentir exclus, alors qu’ils sont chez eux.

Et je crois que ce qui me met le plus mal à l’aise, c’est de me rendre compte de quel côté de la barrière je me trouve. Je ne vais pas dans les bars PMU où la bière est à 4 euros, j’en débourse 10 pour un verre de vin écolo. Je n’achète pas de kebabs frites à 5 balles, je paye 40 balles pour un hamburgé bien noté sur Google.

Ça me donne la fausse impression d’être du bon côté.
Ça me donne la fausse impression qu’il y a un bon côté.

Ça me fait oublier, que moi aussi, un jour, je me suis auto-gentrifiée.