Traversée #22 : copie difforme

J’ai mis longtemps à admettre que j’avais été un enfant parfois maltraité.
Même là, quand j’écris, ça me paraît un peu exagéré.
Pour qui elle se prend cette petite conne
Elle veut faire pleurer dans les chaumières
De toute façon, t’as toujours adoré de victimiser
Sale menteuse


Ça, ce sont les mots d’une petite voix avec laquelle je vis depuis probablement toujours.
Comme les vrais, les gars sûrs, elle ne m’a jamais lâchée, et ne me lâchera jamais.
C’est pas faute d’avoir essayé de la semer.

Ça fait longtemps que je veux écrire ce texte.
Ça fait des années qu’il s’écrit, tout seul, dans un coin de ma tête.
Le résultat ne sera jamais à la hauteur.
Comment pourrait-il l’être ?

Ce qui est souvent une grande révélation pour soi-même n’est une surprise pour personne.
J’en ai tous les symptômes, tous les codes.
Faut pas me parler deux minutes pour comprendre que, chez moi, ya un truc qui cloche.
Et pourtant, j’ai l’impression de faire un coming-out de la loose.

J’ai été un enfant maltraité.

Pas tout le temps.
Pas physiquement.

Mais je pense que je l’ai été.

A la base, c’est pas mon idée, c’est celle du psy qui m’a empêchée de crever.
Mademoiselle, vous savez, c’est difficile de vivre une vie normale avec un passif d’enfant maltraité.

Ça m’a fait autant peur que ça m’a soulagée.
Ça faisait juste du bien, après toutes ces années, que quelqu’un reconnaisse que j’avais morflé.
La petite voix a pas trop acquiescé.
A 50 balles la séance, il faut bien qu’il t’en trouve des problèmes…

A l’époque, pour moi, la maltraitance, c’était les viols, les incestes et les coups de poing dans la gueule.
Clairement pas mon cas.

J’ai toujours eu à manger sur la table.
Un toit au dessus de la tête.
Et je pense que je peux dire que j’ai été beaucoup aimée.

Mal.
Maladroitement.
Douloureusement.

Mais j’ai été aimée.

Pourtant, quand je repense à mon enfance et mon adolescence, je revois surtout une prison, un contrôle permanent.

Je me souviens que c’était long.
L’impression d’avoir pris perpette.

Mais, à part quelques situations, qui peuvent paraître assez insignifiantes, je n’ai pas de souvenirs très précis.

J’ai la mémoire des sensations.
Cette putain de terreur permanente.
Le poids dans la poitrine.
La boule au ventre.
La peur de l’ouvrir.

Je me rappelle parfois certaines humiliations, certaines insultes.
Mais le plus souvent, j’oublie.
Mon enfance et mon adolescence me paraissent comme cette période floue, vague.
Et le plus souvent, je me dis que c’est mieux comme ça.

Il me reste quelques situations.
Et avec le temps, je me demande si elles ont vraiment existé.
J’ai du mal à les situer dans le temps, à me remémorer les années.

C’est peut-être juste que t’inventes.
Toujours en train de faire ton intéressante.


Je me souviens quand même assez clairement la période où j’ai été chronométrée pour rentrer de l’école. C’était en primaire.
Ça sonnait à 30. Je devais être à la maison à 45.
15 minutes, dont le décompte commençait dès le retentissement de la cloche, pas une seconde de plus.
Je me souviens la détresse quand la maîtresse dépassait, dictait les devoirs.
Et puis je me revois en train de courir, sur le chemin, sous les moqueries des autres, pour tenir le délai.
Regarder ma montre toutes les secondes, essoufflée.
Je n’étais jamais assez rapide.
Alors c’était parti pour l’interrogatoire.
L’obsession du mâle.
T’as un copain c’est ça ?
Tu traînes avec les garçons ?
Tu fais ta salope ?

C’était peut-être mieux comme ça.
Je me rappelle que j’étais terrorisée à l’idée d’être violée à chaque pas, parce qu’on me répétait avant chaque sortie que j’étais en danger de mort quand j’étais seule dehors, en précisant bien qu’on me ferait des trucs tellement dégueulasses que ce serait moi qui supplierai de mourir.

Je me rappelle aussi les interdictions étranges : celle de détacher mes cheveux ou de porter des cols en V. L’obligation de porter des pulls qui cachaient mes fesses pour pas faire ma pute, allumer, chauffer les garçons.

Je me rappelle bien les soufflantes que je prenais quand je n’étais pas d’accord ou que j’avais juste une opinion.
Elles sont une source d’inspiration sans précédent pour la petite voix.
J’étais souvent une petite merde.
Mais c’était surtout parce que je n’avais rien vécu.
J’étais aussi très bête.
Mais c’était parce que je ne travaillais pas.
J’étais moche aussi, beaucoup.
Mais ça, je me rappelle que c’était plus dit sur le ton de la blague.
Ah qu’est-ce qu’on se marrait.

Yavait aussi pas mal de blagues sur le fait que je n’étais pas de la famille, qu’on m’avait trouvée dans une poubelle.
Certains moments, ça me soulageait.
J’étais pas complètement folle, yavait clairement une énorme erreur sur le casting.
Même eux le disait.
Au final, on est du même sang, c’était pas vrai.

Je me rappelle aussi de la violence constante dans la maison.
Les cris.
Au moindre désaccord, les insultes et les hurlements.

Et puis, surtout, le contrôle permanent.

Je me rappelle de ne jamais avoir pu fermer une porte, pas même pour me laver.
On t’a dit de laisser entrebâillé.
Je me rappelle que les verrous avaient été collés pour ne pas pouvoir être actionnés.
Je me rappelle qu’on fouillait régulièrement dans mes affaires, qu’on lisait mes cahiers, mes messages.
Que je subissais des interrogatoires sur ma vie (qui pourtant était contrôlée de toute part), qu’on gardait au chaud ce que je disais pour me le ressortir dans les moments où j’étais vulnérable.
C’est pour ça que ta copine Carole a pas voulu jouer avec toi la semaine dernière, parce que t’es qu’une petite égoïste.

Je me rappelle la torture des devoirs.
Les lectures à voix-haute.
Devant tout le monde.
A chaque erreur, recommencer au 1er mot.
Ça durait des heures.
J’en pleurais.
Comédienne.
C’est pour ton bien, pour pas que t’aies la honte à l’école parce que t’es la seule qui ne sais pas lire.

Je me rappelle qu’on me mentait très souvent.
Qu’on m’a fait croire pendant des années qu’un de mes oncles était parti en maison de repos, alors je lui écrivais des lettres.
En fait, il était mort.

Paradoxalement, je me rappelle qu’on se confiait à moi sur des sujets assez sérieux pour une enfant : l’alcoolisme, la dépression, les envies de suicide, la prison…

Il y avait tous ces doubles standards : j’étais assez intelligente pour écouter mais trop conne pour avoir des idées.

Évidemment, et c’est le plus pernicieux dans ces situations, je me rappelle qu’on m’adorait, qu’on jouait beaucoup avec moi, qu’on me disait aussi que j’étais très jolie et promise à un brillant avenir.

Je me rappelle que dans cette domination, les hommes n’ont pas été les pires.
Ils étaient arrogants, souvent violents mais dans le fond, surtout très cons.
Les pires souffrances sont toujours venues des femmes, qui pourtant, s’en prenaient tout autant dans la gueule.
On était plus nombreuses, on aurait pu être solidaires.
On s’est bouffées.
Quand j’ai grandi, j’ai appris assez vite à riposter.
Faut croire que j’avais appris des meilleures, l’élève qui dépasse le maître tout ça tout ça, je savais taper où ça fait mal.

J’ai fait du mal à mes ami-e-s, j’ai fait du mal à mes conjoints.
J’ai fliqué, jugé, déformé, j’ai reproduit.
Parfois, je me suis surpassée.
Si j’étais si créative dans ma méchanceté, c’était toujours parce qu’il ou elle l’avait bien cherché.
Ya jamais pire victime qu’un bourreau.

J’aurais pu devenir la connasse dont ils n’auraient pas osé rêver.
Mais j’ai préféré changer.
Si j’étais vachement douée, j’ai jamais eu le cœur à faire plier.
Alors j’ai vu un psy.
Et puis, tant bien que mal, je me suis démerdée.

Je suis partie tôt.
J’ai fait l’erreur de me retourner, parfois.
Et encore aujourd’hui, je me débats.

Ya un truc que t’apprends, quand t’es un gosse qu’on dégomme un peu trop régulièrement, c’est à analyser, et surtout à copier.
Je me surprends toujours à être un très bon caméléon.
Quand je rencontre quelqu’un-e, j’observe, je mime, jusqu’aux gestes, aux intonations.
Je fais tout pour ressembler, pour ne pas brusquer.
Je me fonds.

Je pense toujours à ce que l’autre veut et ce qu’il/elle va penser.
Et je me plie à ce que j’ai imaginé.

Je me sens humiliée pour un rien.
J’ai du mal à m’affirmer ou au contraire, je le fais avec une telle violence que peu importe le contexte, c’est disproportionné.

J’ai toujours été un soutien sans faille pour toute personne qui avait ne serait-ce qu’un peu d’autorité.
J’en ai toujours fait 1000 fois trop.
Et je n’attends souvent rien en retour.

Sans surprise, j’ai été dans des relations amoureuses (blague, ya pas d’amour dans ce genre de situation) où j’ai été un moyen pour l’autre d’aller mieux, se sentir fort, beau… où je n’existais pas vraiment.

J’ai été tellement de personnes différentes dans ma vie que parfois, même aujourd’hui, je ne sais plus qui je suis.

J’ai, comme beaucoup de gens parfois maltraités, une sensation de vide, qui me prend sans prévenir, et qui parfois, dure, dure, dure…
J’ai une anxiété à toute épreuve, et surtout quand ya pas d’épreuves.

J’ai une colère qui ne me quitte pas.
Un c’est pas juste qui n’est jamais loin.

Ya des jours où j’aimerais oublier plus vite.
Et yen a d’autres où je voudrais me rappeler mieux, pour moins me mettre en doute.
Pour me dire qu’il y a eu un avant, et que maintenant on est dans l’après.
Que c’est fini.
Que tout va bien se passer.

C’est trop flou, ce passé-présent-futur tout confondu.
C’est avoir 8 ans, 17 et 65 en même temps.
C’est être fatiguée comme si on avait vécu 30 vies.
C’est s’en vouloir comme si on avait commis les pires horreurs.
C’est se victimiser, aussi, j’imagine.

Je me suis souvent dit qu’écrire cette page, ça me permettrait de la tourner.
De dire au monde, ok t’as vu j’ai un peu morflé.
Mais maintenant, c’est du passé.

J’en suis aux dernières lignes.
Rien n’a bougé.