Jungle #17 : bobododo

Cette nuit, comme pas mal de nuits ces derniers temps, je n’ai pas sommeil.
Pourtant, mentalement, je suis exténuée.

Ça fait maintenant plusieurs mois que je suis en plein cœur d’une guerre interne au travail. Et comme la plupart des situations absurdes de ce genre, personne ne vaincra. Avec ou sans péril, il n’y aura ni triomphe, ni gloire.

Ici, pas d’armes, rien de chevaleresque…
Les combats ont pour dénominateur commun la bassesse des manœuvres, les coups-bas médiocres. Ces petites enculeries qui, à défaut d’être efficaces, doivent au moins redorer, ne serait-ce qu’un instant, les égos malmenés des petits emmerdeurs et petites emmerdeuses des guerres internes de bureau.

Le plus triste, c’est que ce n’est ni drôle ni inventif.
Dans les open-spaces tous pourris, faut croire que même la frustration manque de créativité.

J’ai toujours eu du mal à comprendre ce besoin mesquin de triompher de quelqu’un qui vit la même merde que toi. Si ce n’est pas la première fois que je me retrouve dans une situation peu plaisante au travail (c’est plus ou moins conçu pour ça), le volume des attaques, leur intensité et leur mesquinerie m’ont quand même bien salopé le moral.

Je me suis rappelée très tôt que je n’avais d’autre ambition de carrière que celle de payer mon loyer. Je me suis dis qu’une fois que ceux et celles qui me prenaient pour une rivale potentielle dans une guerre qui les dépasse tout autant que moi comprendraient cela, je serais tranquille. On est pépouses, la gueuse veut juste payer ses factures, on lui laisse le cul tranquille.

Faut croire que c’était pas aussi simple que ça.
J’ai demandé à mon supérieur hiérarchique de donner les projets « stratégiques » aux équipes qui les voulaient tant. Ca n’avait aucune importance pour moi et comme ça, tout le monde serait content.

En fait, dans mon plan de la loose parfait, j’avais omis une donnée, et une donnée de taille… Dans cette situation, je n’étais pas une simple employée, aussi médiocre soit-elle. J’étais une soldate. Un bras armé dans une guerre archanée, menée de front depuis des années par la personne même avec qui je m’entretenais. Il était donc hors de question qu’il perde, au mieux un officier prêt à dégainer pour la cause, au pire, de la chair à canon à sacrifier à l’envi.

J’étais face à un mur.
J’ai donc fait comme tout adulte sensé… j’ai pleuré.

Ensuite, j’ai pleuré.
Puis, j’ai encore pleuré.

J’ai pris mon courage à deux mains.
Je l’ai appelé pour dire : Je comprends que tu as besoin de moi, mais cette situation n’est ni saine ni confortable, pour qui que ce soit. Le mieux serait de revoir les bases de notre collaboration avec cette équipe et de mettre en place des processus qui nous permettent à tous et toutes de travailler dans le respect.

Ca c’est que j’avais préparé.

Dans la réalité, j’ai dit ça : Allô… heu… oui… [tentative médiocre d’étouffer des larmes] en fait ça va pas. Ce qui se passe c’est pas normal [pleurs] – phrase que j’ai pas compris moi-même [pleurs] j’ai dit que je voulais plus faire alors je vais plus faire [pleurs] – phrase chelou avec des accords de verbes très créatifs [pleurs].

Sans surprise, il a trouvé le moyen le plus rapide de raccrocher.
C’était pas très sympa, mais ça a au moins mis fin à cette auto-humiliation.
C’est toujours quant tu crois que t’as touché le fond qu’on te rappelle que t’as toujours des restes.
Loser, forever and ever.

Le lendemain, j’ai réussi à m’expliquer avec plus de clarté mais pas forcément moins d’émotion.
Il acceptait de réévaluer mes missions.
Tout allait bien se passer.

Quelques heures après, on parlait déjà des prochaines actions à mettre en place sur un scope dont je n’étais normalement plus en charge.

Ca sentait l’enculerie.
J’ai demandé un avis extérieur à mon mec.
Il a confirmé l’enculerie.

Quelques jours après, mon chef était froid, distant, comme agacé. Nos échanges semblaient au mieux cordiaux au pire tendus.
C’était peut-être une mauvaise interprétation de ma part. Il passait peut-être juste une sale journée.
Qui sait ? Ca m’a quand même un peu minée. Comme une impression (peut-être fausse) d’être punie, infantilisée…

C’est à ce moment là que le chef de la bande rivale a décidé de m’envoyer un message très sympa pour me dire que je faisais un job super et qu’il me remerciait. Il m’a même envoyé une photo de ses gosses.

Je me suis dit que je l’avais pas ouverte pour rien. J’avais peut-être eu l’air con, mais il suffisait juste d’être honnête et vraie pour connecter avec l’humanité de l’autre et faire avancer les choses.
Mon mec m’a dit : fais gaffe, ça c’est un mind-fuck.

Le lendemain, ce même mec a défoncé mon travail, avec 10 personnes en copie.
C’était bien un mind-fuck.

Et maintenant, on est ce jour là.
Il est 4h21.
Je bosse dans 4 heures.
Et je vais devoir gérer l’après de cette énième attaque.

Je vais devoir réussir à me concentrer sur mes tâches, tout en suivant les « reply-all » qui me trash, me demander ce que les gens pensent bien de moi, vouloir écrire un mail plein d’éloquence pour appeler à l’amour et la bienveillance, me dire que je suis vraiment complètement conne, avoir la boule au ventre quand une fenêtre de ces petites messageries d’entreprise qui ne s’arrêtent jamais va poper et clignoter en orange sans arrêt jusqu’à ce je regarde, je vais aller faire un tour pour me changer les idées tout en ne pensant qu’à ça, je vais maudir le monde de l’entreprise, je vais me dire que je suis qu’une merde, qu’une faible, qu’une émotive, qu’une ratée, que je n’ai pas ma place dans ce bourbier et que si j’avais pas besoin de thunes je m’enfuirais en courant en changeant d’identité pour être bien sûre que tous ces connards et toutes ces connasses de bureau soient loin derrière moi, puis je vais regretter d’avoir pensé ça, je vais me rappeler que c’est ce système qui nous rend tous et toutes dingos, qu’on l’a tellement intégré comme une seconde peau qu’on ne pourra plus jamais se rappeler ce que c’est d’être un être humain décent, je vais élaborer, pour la 300ème fois des stratégies pour m’en sortir dont aucune ne peut fonctionner car la rationnalité n’a pas d’autorité en absurdie, je vais pleurer un peu, je vais bouffer, bien trop, je vais me faire du mal, je vais me regarder dans un miroir et me trouver moche, encore plus moche que moche, la mocheté des connes, le regard vide, ne pas me reconnaître, une putain de coquille vide, je vais écrire des lettres de démission dans ma tête tout en ayant la trouille au cul d’imaginer un quotidien sans sécurité financière, je vais m’imaginer SDF, je vais imaginer ma mère crever sans le sous parce que j’aurais été une putain d’égoïste qui voulait juste passer une bonne journée, je vais me dire que ya pire que moi, je vais relativiser, je vais y retourner et je vais sûrement rouvrir un autre mail, un autre message, un autre appel, une nouvelle attaque, une nouvelle humiliation.

Encore une.
Qui m’empêchera encore de dormir demain.