Jungle #18 : Contre-Kems

Dans le jargon du travail, il y a quelque chose qui s’appelle la « culture d’entreprise ».
C’est aussi impalpable que difficile à décrire.
Pourtant, ça influence plus ou moins chaque journée des salariés et salariées.

Il y a aussi la « culture d’équipe ».
C’est comme une sous-catégorie de celle précédemment citée.
Parfois mieux.
Souvent pire.

Il y a tes collègues.
Leur personnalité, leurs qualités, leurs défauts, leurs ambitions, leur capacité à faire ou non partie d’un groupe, leurs frustrations…

Et puis, il y a ton ou ta chef.fe.
Sa vision du travail, ses ambitions, ses forces, ses faiblesses, ses démons.

Après plus de dix années hasardeuses dans le monde du travail, je me suis rendue que ces quatre facteurs avaient bien plus d’influence sur la qualité des journées qu’un.e salarié.e va passer que son poste, ses missions et ses compétences.

Parce que c’est comme dans la vie, tu peux avoir la plus belle des énergies, si t’es coincé.e dans un contexte pourri, t’en chies.

C’est une sorte de Kems pas marrant.
C’est pas forcément compliqué d’avoir un des quatre mais c’est clairement difficile de faire un carré.

Et là aussi, tous ne se valent pas.
Un Kems de dames, ça en jette quand même vachement plus qu’un pauvre Kems de deux.

Au travail, c’est pareil.
Les très beaux carrés n’arrivent que très rarement, souvent par périodes assez surprenantes où les planètes semblent s’aligner.
Attention t’emballes pas, ça dure pas vraiment dans le temps.
Malgré tous les bullshits du bonheur au travail qu’on peut lire un peu partout, dans la vraie vie, travailler, c’est pas forcément s’amuser.

A quel point peut-on influencer l’un des quatre facteurs, plusieurs, voire tous ?
De fait, nous sommes tous et toutes parties prenantes de la culture d’entreprise, nous sommes tous le collègue d’un.e autre, nous faisons tous.tes partie d’une équipe et une bonne partie d’entre nous sont ou seront manager.euse un jour.

A-t-on la capacité de changer les choses pour le mieux ?
Peut-on réussir à redevenir des êtres humains décents ?
A quel point le fait qu’on soit autorisés à être des trouducs au travail influence-t-il nos comportements de trous de cul dans le reste de notre vie ?

La gagne, la gagne, je te marche sur la gueule, je te mens, je t’écrase, je parle pour rien dire, je suis faux.fausse, je fous mes émotions dans un sac, que je n’ouvre jamais, sauf pour te l’exploser en pleine face, en réunion quand tu me fais passer pour un con, sur le parking de Carrouf quand tu prends ma place, oui ma place, connard, je l’avais vue avant et je suis sûr.e que tu l’avais bien vu que je l’avais vue et que tu voulais juste me faire chier, comme c’t’autre fois, dans la file d’attente de la Poste où j’ai dû négocier pendant 15 minutes avec le mec de l’accueil pour qu’il accepte de m’aider et pas me renvoyer vers la hotline du service client, qui me demandera d’écrire un mail, auquel j’aurais jamais de réponse, mais putain où est mon putain de colis, celui que j’ai payé 50 balles, qui contient tous ces trucs de merde qui ont aucune valeur pour toi mais pour lesquels je pourrais tuer, non je connais pas mon numéro de dossier, j’en peux plus d’être un putain de numéro, je suis un.e humain.e, ras-le-cul des identifants, TG45DX32, merde faut encore changer de mot de passe, j’ai pas le temps ma réunion commence, et comment on désactive la petite lumière qui clignote en bas de l’écran, pourquoi tu m’écris, je m’en fous de tes problèmes, fais ton taf toi-même trou de cul d’incompétent de mes couilles, tu crois que j’ai que ça à faire, putain il est déjà 17h30, j’ai rien foutu, ras-le-cul de ces réunions de merde, je suis en retard, mon mec/ma meuf va encore gueuler, pas le choix, je verrai mes gosses qu’une demi-heure ce soir, mais je suis sûr.e qu’ils savent, que je les aime, que je fais ça pour eux, pour qu’ils aient un bon avenir, pour qu’ils aient le choix, qu’ils soient pas coincé.e.s, comme moi, dans ce genre de taf, qui les déshumanise, dans ce jeu pourri, ni drôle, ni épanouissant, où à des niveaux différents, on est tous.tes perdant.e.s.

S
T
O
P

Peut-être que c’est juste ça.

S
T
O
P

Avant de pouvoir écrire ce texte, j’étais tellement en burn-out que j’ai passé trois jours complètement vide. J’avais l’impression que la joie n’était même plus chimiquement « fabriquable » pour moi : ni l’alcool, ni le sport, ni le fun, ni le sexe… rien. Vide. Complètement vide.

J’ai tout arrêté.
J’ai attendu.

Je me suis reconcentrée.
Et même si je sais que ça va recommencer.
Que je vais encore en chier.

Je sais aussi qu’on a peut-être plus de capacités et de pouvoirs qu’on nous laisse bien le croire.
Qu’on a le droit.
Le devoir.
De dire STOP.
Et de profiter de notre humanité.