Traversée #24 : moins et moins

A l’école, on apprend à lire, à compter, à jouer, à sociabiliser… mais il y a quelque chose qu’on ne nous apprend pas, peut-être parce que c’est triste, peut-être parce c’est brutal. On ne nous apprend pas à perdre.

Pourtant, on perd tout, tout le temps.
Ça commence par les dents, les jouets et puis, de plus en plus souvent, les gens.
On perd aussi des morceaux de soi : parfois sans s’en rendre compte, des fois en se les arrachant à pleines mâchoires.
Des fois ça marche, on respire mieux. D’autres fois, ça foire…
Alors tant bien que mal, on encaisse, on survit, on sourit.

On perd souvent les choses auxquelles on tenait le plus, comme ça, sans prévenir.
Ces objets précieux qu’on amasse et qui nous échappent.
Ces coups de téléphone qui annoncent les pires nouvelles dans les moments les plus banals du quotidien.
Quand t’étais devant la télé, en train de bouffer des pâtes, que tu venais juste de te pieuter.

Souvent, on perd mal.
On s’accroche, on supplie, on ment, on se bat.
Parce que c’est pas juste.
Parce que ça ne fait pas sens.
Parce qu’en vrai, on n’a déjà pas grand chose alors on va pas en rajouter en perdant.

Quand on en perd un, on en retrouve rarement dix.
Mais c’est vrai que certaines fois, on se retrouve.
Le plus souvent, on est pas moins paumés, alors on finit par se re-perdre… à grandes enjambées.

Parfois, on n’a pas le choix que de se perdre pour se trouver.
Parce que les manuels qu’on nous a filés étaient tous erronés.
Parce qu’on n’en rien à foutre de briller en société et d’amasser des tonnes de blés.
On invente, on innove, on se goure, on se foire, on lâche l’affaire, on en chie, on se retrouve au point de départ.
Putain, tout ça pour ça.

Parfois, on provoque sa propre chute.
Parce que le bonheur, c’est aussi, paradoxalement, une épreuve de plus qu’il faut encaisser, s’extirper des tripes et des fois, c’est juste moins fatiguant de se foirer.

Parfois, on lâche juste l’affaire.
Parce qu’elle n’en a jamais valu la peine.
Parfois, c’est nous l’affaire, et on nous zappe, parce qu’on fait trop de peine.

Souvent, même dans les moments de gloire, on fait sans.
Quand la vie ajoute, elle doit soustraire… paraît que sinon, c’est moins marrant.

Parfois, on est nostalgiques de nos pertes.
Parfois, on les anticipe.
Parfois, elle nous déleste.
Un peu trop.
On se retrouve sans rien, avec nos gueules cassées, nos poches trouées…
Et nos cœurs tout plein de trous pas bien rafistolés.
Et même s’ils nous foutent la honte, on les tend, on les offre.
Tiens, vas-y, je te le donne.
Parce qu’on n’a que ça.
On a déjà perdu tout le reste.
Des milliers de fois.

Perdre, c’est long.
Ce n’est pas un moment particulier, c’est une sensation.
Un manque.
Un vide.
Parfois, un soulagement.
Une angoisse.
Une vieille rengaine.

Perdre, c’est violent.
C’est un coup de parpaing dans ta gueule.
Ouais, ta gueule.
Toi, là, ferme-la.

Perdre, c’est silencieux.
Parce que ça fait trop mal.

Perdre, c’est un cap.
Paraît qu’on reconnaît le bonheur au bruit qu’il fait en partant.
Perdre, ça apprend.